Diplomatie

Arabie saoudite : l’affaire Khashoggi compromettra-t-elle l’accession au trône de MBS ?

Le roi Salman et son fils MBS.

Le roi Salman et son fils MBS. © Hassan Ammar/AP/SIPA

La vague mondiale d'indignation suscitée par la disparition, mardi 2 octobre à Istanbul, du journaliste Jamal Khashoggi, pourrait coûter à Mohamed Ben Salman (MBS) son poste de prince héritier, et déclencher une crise politique en Arabie Saoudite. Analyse.

Alors que le royaume wahhabite continue de démentir l’assassinat présumé du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, les détails effroyables sur sa disparition se multiplient, de nombreuses fuites alimentant chaque jour les médias.

L’éditorialiste du Washington Post est introuvable depuis qu’il s’est rendu au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, il y a plus de deux semaines, pour des démarches administratives en vue de son mariage avec une ressortissante turque. L’incident a provoqué un début de crise diplomatique, mais aussi interne, dont les implications sont encore inconnues.


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Si l’hypothèse d’une rupture diplomatique immédiate entre l’Arabie Saoudite et ses alliés n’est pas envisageable – « je veux juste savoir ce qu’il se passe », a déclaré Donald Trump, assurant que la vérité éclaterait « d’ici la fin de la semaine » – , la scène politique du royaume, dominée depuis plus d’un an par le puissant prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS), pourrait connaître des changements.

Comme l’a révélé ce jeudi au Figaro une source diplomatique, le Comité des sages de la famille régnante saoudienne s’est retrouvé dans la plus grande discrétion. Ce conseil réunit les plus puissants membres de la famille royale, qui tiennent les rênes du pays. Jusqu’à il y a encore quelques mois, le trône d’Arabie Saoudite était promis à MBS. L’affaire Khashoggi pourrait changer la donne.

Guerre des images et des mots

« Nous n’avons pas tous les éléments pour affirmer avec précision ce qui se passe dans les arcanes du royaume », tempère Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste de la Turquie et du Golfe.

« L’Arabie Saoudite pourrait faire arrêter un certain nombre d’individus considérés comme responsables de l’assassinat du journaliste. Grâce au travail de la police turque, nous avons maintenant une cartographie assez précise du commando, qui pourrait être jugé et condamné. Cette solution a le mérite de protéger les véritables commanditaires. À l’heure actuelle, on peut supposer que MBS était au courant de ce qui était en train de se passer dans le consulat d’Istanbul », décrypte le chercheur.


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« Je viens de parler avec le prince héritier, qui a fermement nié toute connaissance de ce qui s’est passé dans le consulat en Turquie », a déclaré mardi Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain, dépêché d’urgence à Riyad. « Il m’a dit qu’il avait déjà lancé – et allait rapidement étendre – une enquête complète et approfondie », a-t-il ajouté.

Le roi Salman d'Arabie saoudite, le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi et le président américain, Donald Trump, inaugurant le "Global Center for Combating Extremist Ideology" le 21 mai 2017 à Riyad. © Uncredited/AP/SIPA

Certains médias, dont le Washington Post, avaient rapporté l’existence d’enregistrements audio et vidéo prouvant qu’il avait été « interrogé, torturé puis tué ». Mercredi 17 octobre, le média turc Yeni Safak a écrit avoir eu accès aux enregistrements, rapportant les mots du consul saoudien Mohammad Al Otaibi : « faites ça dehors, vous allez m’attirer des problèmes ». Ce à quoi un individu non-identifié lui répond : « si tu veux vivre quand tu reviens en Arabie Saoudite, tais-toi ». Mardi, Al Otaibi a quitté Istanbul.

Les enregistrements audio et vidéo entre les mains des Turcs pourraient démentir la version saoudienne

Selon CNN, les Saoudiens se prépareraient à avouer la mort de Jamal Khashoggi, « à cause d’un interrogatoire qui aurait mal tourné, mené sans autorisation ni transparence ». Dans ce cas, le gouvernement saoudien chercherait à protéger Mohamed Ben Salman, imputant la responsabilité aux services de sécurité saoudiens.

« Les enregistrements audio et vidéo entre les mains des Turcs pourraient démentir la version du royaume. En plus, cette affaire prend une ampleur que personne n’avait prévu. En tout cas, pas les dirigeants saoudiens, qui jusqu’à présent agissaient dans un sentiment d’impunité », explique Didier Billion.

Retours sur le devant de la scène du père et du frère

La disparition du journaliste pourrait être la goutte d’eau qui fait déborder le vase. « L’accumulation d’erreurs commises par le prince, dont cette affaire n’est que la dernière en date – il suffit de penser à la guerre qui ravage le Yémen depuis des années – commence à indisposer un certain nombre de responsables, y compris le roi Salman Ben Abdelaziz Al Saoud « , analyse Didier Billion.

Il y a un an, Mohamed Ben Salman enfermait en résidence surveillée 200 dirigeants économiques, dont certains membres de la famille princière. D’après le spécialiste, « cette affaire pourrait permettre à tous ceux qui étaient tenus à l’écart par le prince de prendre leur revanche. Mohamed Ben Salman risque donc de rétrograder dans la hiérarchie du pouvoir ».

Pour trouver une solution diplomatique à l’affaire Khashoggi, le roi Salman est intervenu directement

Les signes de crispation entre père et fils étaient déjà visibles, notamment en ce qui concerne la question israélo-palestinienne.  » Mohamed Ben Salman a toujours appuyé Trump et son plan pour Jérusalem. De son côté, le roi Salman a souligné dans plusieurs de ses discours comment Jérusalem restait une cause sacrée pour le monde arabe et pour son pays. Deux discours très différents, presque contradictoires », rappelle encore Didier Billion.

Pour trouver une solution diplomatique à l’affaire Khashoggi, le roi Salman est intervenu directement en appelant le président turc, le remerciant d’avoir accepté de former un groupe de travail sur la disparition du journaliste, comme le demandait l’Arabie Saoudite.

Cette semaine, le frère de MBS, Khaled Ben Salman, est revenu des États-Unis, où il avait été nommé ambassadeur. En Arabie Saoudite, le conseil des sages saoudien pourrait décider de nommer un vice-prince héritier. Un poste supprimé par Mohamed Ben Salman lorsqu’il avait été désigné prince héritier, en juin 2017.

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