Droits de l’homme

[Tribune] L’excision n’est pas la solution, c’est une illusion

Par

Dieretou Diallo est blogueuse et activiste, présidente du collectif "Guinéenne du XXIe siècle".

En Guinée, le taux de prévalence de l'excision est de 96%, selon l'Unicef. © ALEXANDRA ZAVIS/AP/SIPA/AP/SIPA

Le collectif Guinéenne du 21e siècle a lancé en ce mois d’octobre une campagne visuelle intitulée #NosFillesAvecLeurClito. Objectif : déconstruire les préjugés "positifs" autour de l’excision.

Avant de démarrer cette action de sensibilisation en français et en anglais sur les réseaux sociaux, nous avons organisé pendant un mois une phase de collecte des arguments en faveur du maintien de l’excision dans un pays où 97% des femmes ont subi une mutilation génitale féminine (MGF) – le 2e taux le plus élevé au monde après la Somalie (98%), devant l’Égypte (91%), le Mali (89%), le Burkina Faso (76%) ou le Sénégal (26%) par exemple.

Cette étape a été très instructive, non seulement pour comprendre les communautés qui pratiquent les MGF, mais aussi pour peaufiner notre stratégie. Car au-delà du fait de demander simplement aux communautés de cesser de couper les clitoris, ce qui n’est finalement que le discours habituel des institutions, il était davantage question d’entrer dans la psychologie de ces personnes et d’en saisir les motivations.

Cette enquête et la façon dont la campagne a été reçue par nos compatriotes maintenant qu’elle bat son plein, nous a révélé une chose fondamentale qui pour être évidente, n’en est pas moins en général sous-estimée dans la lutte contre les MGF, à savoir que les bienfaits supposés de l’excision sont profondément enracinés dans l’esprit de la majorité des Guinéens.

Selon les témoignages, il y a une première manière d’accepter l’excision par mimétisme, en intériorisant une norme sociale du type « une femme non excisée ne trouve pas de mari », alors même que le mariage a un poids considérable dans nos sociétés. Puis une seconde façon de l’envisager, axée sur la morale et la préservation du corps social, qui voit l’excision comme le seul moyen d’empêcher les femmes de se prostituer ou d’avoir des rapports sexuels avant le mariage.

À ce sujet, je me souviens avoir lu dans un commentaire sur notre page Facebook que « l’excision était louable car la femme excisée devenait impénétrable » (sic). De fait, il existe bien une mutilation génitale féminine qui mène à ce résultat : c’est l’infibulation, très sollicitée chez certaines ethnies d’origine Mandé se trouvant au Mali, au Sénégal, en Mauritanie… En plus de confondre les MGF, ce qui est révélateur d’un certain degré d’ignorance, la personne qui s’exprimait ainsi n’avait pas l’air de réaliser que dans un cas comme dans l’autre – infibulation ou excision -, ces mutilations peuvent engendrer des douleurs atroces pendant les premiers rapports sexuels, allant jusqu’à l’évanouissement.

La femme se voit déshumanisée, réduite au statut d’animal né exclusivement pour satisfaire les besoins sexuels masculins

Toujours selon notre enquête, l’excision permettrait aussi de rétrécir le vagin et de procurer plus de plaisir à l’homme pendant l’acte sexuel. On constate ici la force de l’emprise patriarcale dans la société guinéenne, où le plaisir de l’homme est placé sur un piédestal et sacralisé, au point que les douleurs généralement ressenties par les femmes excisées pendant les rapports sexuels soient banalisées, considérées comme normales voire parfois recherchées par certains. La femme se voit ainsi déshumanisée, réduite au statut d’animal né exclusivement pour satisfaire les besoins sexuels masculins.

Que des hommes conservateurs et nostalgiques d’une certaine idée de la femme veuillent maîtriser le corps de celle-ci et sa sexualité en effectuant des choix pour elle, n’est pas nouveau. Ce qui est effarant, c’est l’incapacité pour eux de la voir comme un individu à part entière, de la traiter de façon égale aux hommes dans l’expression de sa souffrance et a fortiori dans la quête du plaisir charnel. Les hommes sont bien sûr totalement libres d’exprimer leurs opinions sur des sujets comme l’IVG, la sexualité féminine, etc. Ils peuvent interagir, échanger avec les femmes, le débat est d’ailleurs encouragé. La limite à cette liberté est qu’ils n’ont absolument pas le droit de choisir les organes que ces dernières doivent garder ou pas, ni de leur imposer une conduite dans leur façon de mener leur vie d’adulte.

Qu’il soit conscient ou inconscient, le sexisme décomplexé répandu sur les réseaux sociaux révèle l’immensité de la tâche qui attend encore les Africaines

Que nous Africains ayons à réaliser des progrès dans notre rapport aux femmes n’est pas un secret. À l’heure de mouvements militants à fort écho comme #Metoo et #BalanceTonPorc dans les pays occidentaux, la parole de l’Africaine sur les abus qu’elle subit a encore elle, beaucoup de mal à se libérer. Un sexisme ordinaire décomplexé et totalement assumé a par contre lui pleinement pris la place sur les réseaux sociaux. Qu’il soit conscient ou inconscient, dû à une absence de sensibilisation, il révèle l’immensité de la tâche qui attend encore les Africaines.

Car il y a une frontière très claire entre la blague censée faire rire et des propos insultants déguisés en humour noir ou en satire. Cette frontière, c’est le bon sens. Dire d’une femme qu’elle est un « fruit mûr », qu’elle est « mangeable », qu’on peut la « décapsuler » telle une bouteille de bière, nous abêtis collectivement. Ce recours intempestif à un langage chosifiant l’Africaine, la sexualisant à outrance, n’est pas banal. Il doit nous interpeller tant il résonne avec l’histoire de la colonisation.

In fine, nous devrions avoir l’ambition de faire reculer notre seuil de tolérance vis à vis de tous les comportements humiliants et dégradants pour les femmes. Dans cette perspective, la loi n’est pas le seul recours. L’école et la cellule familiale ont une immense responsabilité : celle d’inculquer aux garçons, les hommes de demain, des valeurs féministes, respectueuses de la femme dans son entièreté et son individualité.

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