Politique

ATT face aux crises

| Écrit par Cherif Ouazani, envoyé spécial à Bamako.

Malaise social, système scolaire moribond, résurgence de l’irrédentisme touareg… Un an après sa réélection triomphale, le président doit faire face à la déception de la population. La fin de l’état de grâce ?

Le 29 avril 2007, Amadou Toumani Touré, ATT comme l’appellent ses compatriotes, a été réélu dès le premier tour de la présidentielle avec 71 % des suffrages. Ses six rivaux (voir article page 32) se sont partagé les 29 % restants. Un véritable plébiscite pour celui qui, aujourd’hui, doit faire face à la déception de ses concitoyens. Pour nombre de Maliens, la première année du second et dernier mandat d’ATT est celle du désenchantement. Bamako a beau changer de visage, grâce notamment à la construction de nouvelles infrastructures et l’expansion du réseau d’éclairage public, le malaise social reste toujours aussi perceptible. À la paupérisation grandissante réplique l’arrogance d’un luxe ostentatoire fait de rutilants 4×4, principal indicateur de la corruption qui sévit dans le pays. La cohabitation des riches (de moins en moins discrets) avec les pauvres (de plus en plus démunis) n’est certes pas une exclusivité malienne, mais elle exacerbe les tensions sociales.

Quotidien difficile
Comme de nombreux pays de la sous-région, le Mali est confronté à une hausse vertigineuse des prix des produits de première nécessité. Si contrairement aux autres capitales du continent, Bamako n’a pas été secoué par de grandes manifestations populaires, le quotidien de la majorité des Maliens reste très difficile. « Même la classe moyenne n’a pas été épargnée, témoigne Ousmane Sy, ancien ministre de l’Intérieur, aujourd’hui directeur du Centre d’expertises politiques et institutionnelles en Afrique (Cepia). De nombreux fonctionnaires ne peuvent plus se permettre de prendre deux repas par jour. » Le riz à moins de 300 F CFA (0,45 euro) n’est plus qu’un lointain souvenir. Les prix de l’huile et du lait flambent, celui du kilogramme de viande, paradoxe pour un pays producteur, a augmenté de 50 %, passant de 1 200 à 1 800 F CFA. « C’est le résultat de l’indigence de la gouvernance de ce pays, accuse Ibrahim Boubacar Keita (IBK), ancien Premier ministre et rival malheureux d’ATT en 2002 et en 2007. L’incurie du gouvernement s’illustre par des erreurs de casting [référence au limogeage de Fatoumata Néné Sy quelques mois après sa nomination au poste de ministre de l’Économie et des Finances, NDLR]. Tout cela nous mène vers l’impasse. » Une analyse que ne partage pas le Premier ministre, Modibo Sidibé : « Nous avons pu contenir le choc de l’inflation car nous avons fait preuve d’anticipation. En décembre 2007, quand personne ne parlait encore des cours céréaliers, j’avais convoqué un forum consacré à la vie chère. Gouvernement, patronat, syndicats et associations de consommateurs se sont réunis pour qu’ils déterminent, ensemble, la marche à suivre. À l’issue de ces travaux, nous avons instauré un indice des prix à la consommation sur lequel sera désormais indexé le salaire minimum social garanti (SMSG). »
Parallèlement, le gouvernement a multiplié les exonérations de taxes au profit des importateurs de produits de première nécessité, à charge pour ces derniers de maintenir les prix de vente à des seuils raisonnables. « Malgré la flambée des cours pétroliers, j’ai décidé, en 2004, de geler les prix de l’électricité et ceux de l’eau, affirme le président ATT, rencontré au palais de Koulouba. La Côte d’Ivoire mise à part, notre pays peut se targuer d’avoir le carburant le moins cher à la pompe en Afrique de l’Ouest. » Autre mesure qui permet de diminuer l’impact de la spéculation : la décentralisation des stocks alimentaires. Préconisée par Nana Haidara Lansry, commissaire à la sécurité alimentaire, la démarche consiste à installer dans les 450 communes du pays une banque de céréales, baptisée « stock de proximité ». Régulièrement réapprovisionnés, ils permettent de décourager toutes les velléités spéculatives des commerçants de gros. L’inflation, maîtrisée, n’aura donc pas fait descendre la population dans la rue. Une autre crise, récurrente celle-là, pourrait pourtant mettre le chef de l’État en difficulté.
Pour nombre de ses compatriotes, ATT aurait pu profiter de son assise pour réformer un système scolaire particulièrement moribond. Depuis un quart de siècle, l’école malienne a entamé une lente descente aux enfers : indigence des infrastructures, dépréciation du savoir prodigué par les établissements, grèves, rétentions de notes d’examens Enseignants contre administration, élèves contre enseignants, parents contre administration, les conflits se multiplient. Et, pour ne rien arranger à l’affaire, les bailleurs de fonds ont ordonné la fermeture du seul institut de formation des enseignants. « Pis, le Fonds monétaire international [FMI] a exigé que nous gelions le recrutement des instituteurs et professeurs de lycée afin que nous puissions mieux maîtriser la masse salariale, déplore le chef de l’État. Or, au fil des années, nos infrastructures scolaires se sont développées et nos besoins ont été revus à la hausse. Nous avons donc été contraints de recourir à des contractuels. »
Durant son premier mandat, ATT pouvait se reposer sur son ministre de l’Éducation, Mohamed Lamine Traoré, ancien syndicaliste et grande figure du combat démocratique contre le régime de Moussa Traoré. L’homme, dit-on, savait parler aux syndicats et aux parents d’élèves. Après sa mort, en 2007, les choses ont changé. Très vite, les enseignants ont repris le chemin de la contestation et refusé, dès le début de l’année scolaire, d’évaluer les élèves. À quelques semaines de la fin du troisième trimestre, le spectre de l’année blanche plane.
« J’ai proposé aux syndicats un moratoire sur leur mot d’ordre de rétention de notes, indique Modibo Sidibé. Le mal de l’école étant structurel, j’ai décidé l’organisation d’un débat national sur l’avenir de cette institution. Quant à l’université, hormis un conflit à la faculté des sciences juridiques de Bamako, elle semble plus apaisée que pendant les années précédentes. » Mais la crise scolaire frappe en premier lieu les couches défavorisées puisqu’elle ne touche que l’école publique. « Les riches n’ont pas de souci à se faire, déplore Karim Koné, chauffeur de taxi. Ils envoient leurs enfants dans les établissements scolaires privés où il n’y a ni grèves, ni rétention de notes. »

Insécurité au Nord
Autre défi auquel fait face ATT : la résurgence de la rébellion touarègue dans le nord du pays. Contrairement aux présidents Modibo Keita (1960-1968) et Moussa Traoré (1968-1991), ATT, qui fut général dans une autre vie, refuse de recourir aux armes pour traiter le problème. Au grand dam des faucons de l’armée, et d’une grande partie de l’opinion, qui reprochent au chef de l’État de faire preuve d’un certain laxisme à l’égard des « bandits de Bahanga » (du nom du chef de file de la rébellion). « Pourquoi la population devrait-elle faire preuve d’indulgence avec une communauté qui prend le pays en otage », s’indigne Blaise Sangaré, chef de file de la Convention sociale démocrate (CDS). « Ceux qui parlent d’option militaire ne savent pas de quoi ils parlent, réplique le président. Je veux éviter à tout prix l’effusion de sang malien. » Conscient de la délicatesse de la question, le chef de l’État a confié la gestion exclusive de ce dossier à l’un de ses proches : le général Kafougouna Koné, ministre de l’Administration territoriale, éminence grise de l’armée malienne. « Il s’agit d’un problème national géré de manière monarchique, déplore IBK. Cette manière de faire contribue à marginaliser les partis politiques et l’Assemblée nationale. » Plus sévère encore, Oumar Mariko, l’un des chefs de l’opposition au Parlement, ne comprend pas pourquoi la médiation du conflit a été confiée à un pays étranger, l’Algérie. « Cela fragilise nos institutions et contribue à internationaliser un problème qui aurait pu trouver une solution dans un cadre national. » D’autant que l’intrusion de la Libye dans ce dossier est venue ajouter à la cacophonie ambiante. Résultat : l’intervention de la Jamahiriya a provoqué l’ire des Algériens qui menacent de geler leur médiation.
Crises alimentaire et scolaire, insécurité dans le Nord les trois grands défis qui ont caractérisé la première année du second mandat d’ATT donnent de plus en plus de grain à moudre à une opposition jusque-là agonisante. Ragaillardie, cette dernière a d’ailleurs fait savoir qu’elle déposerait une motion de censure contre le gouvernement de Modibo Sidibé. Une situation politique délicate que compliquera davantage le retour annoncé de l’enfant prodigue de la démocratie malienne : Alpha Oumar Konaré. L’ancien président de la République avait promis de revenir à Bamako une fois son mandat à la tête de la Commission de l’UA achevé. C’est chose faite depuis le 28 avril. Ses bagages sont, paraît-il, déjà arrivés à l’aéroport international de Bamako-SénouÂ

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