Elections

Sénégal : enquête sur ces candidats anonymes qui rêvent de devenir président

Un bureau de vote à Fatick, au Sénégal, en 2012 . © Gabriela Barnuevo/AP/SIPA

Pas moins de 136 postulants se sont lancés dans la course aux 52 000 parrainages nécessaires pour se présenter à l’élection présidentielle au Sénégal. Parmi eux, nombre d'anonymes dont les motivations interrogent...

Recherche d’attention médiatique ? Volonté de représenter une alternative ? Manœuvres déguisées en faveur de Macky Sall ? Candidatures fantômes ? Les interrogations qui entourent la pléthore de prétendants à l’élection de février 2019 sont nombreuses. En septembre, ils étaient 87 à se lancer dans la quête aux quelque 52 000 signatures nécessaires pour se présenter à la présidentielle. Ils sont aujourd’hui 136, et on ne connait pas l’identité de chacun d’entre eux, la Direction générale des élections (DGE) n’ayant pas souhaité communiquer la liste complète des candidats.

Parmi eux, on retrouve les caciques de la scène politique, dont le président sortant Macky Sall et ses principaux opposants, parmi lesquels Karim Wade, Khalifa Sall ou encore Ousmane Sonko. D’anciens Premier ministres sont aussi sur les rangs : Cheikh Hadjibou Soumaré et Abdoul Mbaye.

Une alternative, pas l’alternance

Et puis il y a ceux dont le nom est moins familier, voire totalement inconnu. Ils sont banquier, enseignant ou encore avocat. Une chose est sûre : ces 136 aspirants ne pourront pas tous se porter candidats à la présidentielle. Outre la difficile récolte des parrainages, la caution fixée à 30 millions de francs CFA fait barrage. Un moyen de filtrer les candidatures, selon le gouvernement ; une entrave à la démocratie, selon les intéressés.


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Plus il y a de concurrence, plus c’est difficile pour les indépendants

Pourquoi autant de candidatures ? Les réponses divergent parmi les « petits candidats ». Mame Adama Gaye, qui se présente sous la bannière du mouvement Sénégal Bou Bess, qu’il a créé en 2018, revendique quelques centaines d’adhérents. Selon cet ancien bâtonnier de l’ordre des avocats, « certaines candidatures visent uniquement à créer une dispersion des voix. Plus il y a de concurrence, plus c’est difficile pour les opposants et les indépendants. L’électorat n’est pas élastique et le parti au pouvoir a tout intérêt à multiplier l’offre de candidats. »

C’est justement ce qu’il qualifie de « dévoiement du jeu démocratique » qui a poussé l’avocat d’affaires à se lancer en politique et à se présenter une première fois à la présidentielle, en 2007. Il avait alors recueilli 0,40% des suffrages exprimés.

En 2019, il compte tenter de nouveau sa chance afin de promouvoir « une alternative, pas l’alternance ». « Nous arborons les signes extérieurs d’une République sans toutefois en être une réellement. Si le PDS [Parti démocratique sénégalais, opposition] gagne face à Macky Sall, c’est la même chose. Nous faisons face au même pouvoir clientéliste, avec ses militants, ses marabouts, ses hommes d’affaires ; à la même corruption endémique et à la même administration politisée. »

Futurs alliés du pouvoir

Lui aussi candidat, Amadou Moctar Ndiaye, 34 ans, enseignant-chercheur à l’Université de Thiès, se présente pour « donner une voix à ces 65% de la population que l’on néglige : la jeunesse ». En 2012, il a créé le Parti républicain et citoyen (PRC). Aujourd’hui, il revendique quelque 10 000 soutiens. À l’en croire, les chiffres de la DGE sont trompeurs : « Lorsqu’on dit que le Sénégal compte plus de 400 partis politiques, c’est faux. C’est une manière de décrédibiliser l’opposition. »

« Certains ont retiré des dossiers de candidature pour pouvoir aller négocier avec le parti au pouvoir », accuse de son côté Déthié Ndiaye, banquier de formation et président l’Union pour un mouvement progressiste (UMP), un parti qu’il a créé en 2013 suite à une rencontre avec l’ancien Premier ministre français Alain Juppé.

Se porter candidat dans une stratégie de « gestion d’une carrière politique » est un autre argument avancé. Abdoulaye Mamadou Guissé, président du mouvement MCSS, qui compte 97 élus municipaux, ne s’en cache pas : il s’est lancé dans la course aux parrainages en son nom propre.


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Mais ni son discours ni sa photo de profil sur les réseaux sociaux – sur laquelle on peut lire : « Je parraine Macky Sall » – ne laissent place au doute quant à son futur ralliement au chef de l’État.

« Cette campagne de parrainages n’est rien d’autre que des primaires. Plus on récolte de parrainages, plus on a de poids dans les négociations. Macky Sall n’aura pas besoin de mes parrainages mais il aura besoin des votes de ceux qui m’ont parrainé. Notre alliance n’est pas encore actée mais elle est décidé », assume-t-il. En contrepartie, il vise un poste au sein du futur gouvernement, voire l’appui de Macky Sall à une prochaine élection et, pourquoi pas, à la prochaine présidentielle…

Le défi de l’ancrage régional

Pour chacun des aspirants candidats, la loi exige l’obtention d’au moins 2 000 signatures dans sept des quatorze régions du Sénégal. « Une tâche impossible sans un solide ancrage régional », martèle Moussa Taye, conseiller politique de Khalifa Sall, l’ex-maire de Dakar, révoqué fin août. « Or les candidats qui ne dépendent d’aucun appareil politique n’ont pas de bases locales. Si certains parviennent à recueillir les signatures, on est en droit de se demander s’ils n’ont pas reçu l’appui de l’APR [le parti présidentiel, ndlr]. Et à qui vont vraiment aller ces parrainages ? », s’interroge-t-il. « Aux précédentes législatives, certaines listes avaient été appuyées par le pouvoir. »

« Ça se passe très difficilement pour les indépendants », admet Mame Adama Gaye, selon qui la règle des parrainages complique davantage la donne : « Le parti au pouvoir détourne le parrainage de son objet, qui est d’être un instrument de mesure de la représentativité. En visant des millions de signatures, l’APR en prive les indépendants et fausse complètement le jeu démocratique. »

Le montant de la caution, fixée à 30 millions de francs CFA (45 000 euros) n’a pas plus ses faveurs. « Il nous faut nécessairement des donateurs. J’ai financé ma campagne moi-même avec quelques soutiens, mais c’est forcément plus compliqué pour les candidats indépendants ».

Pour eux, les dons et cotisations d’adhérents ne suffisent pas. La quête de soutiens est donc vitale. Déthié Ndiaye a ainsi lancé une campagne de levée de fonds auprès de la diaspora et des 10 800 militants qui ont leur carte de l’UMP. Son objectif : rassembler 1 milliard de francs CFA.

Alliances forcées et transhumances attendues

Dans ces conditions, une fois l’écrémage terminé, il est évident qu’il y aura une forte transhumance des petits candidats vers les plus gros. « Au Sénégal, les gens ont tendance à aller du côté du probable gagnant, donc du camp au pouvoir », assène Amadou Moctar Ndiaye. Lui-même affirme avoir récolté 6 000 signatures pour l’instant, et dit ne vouloir écarter aucune possibilité de rapprochement : ni avec le PDS, dont il a été membre entre 2002 et 2012, ni avec Macky Sall.

Mame Adama Gaye, lui, se sent plus proche de ce qu’il nomme « la nouvelle race d’acteurs politiques ». Des personnalités qui « proposent une vraie alternative aux partis que nous connaissons depuis l’indépendance », parmi lesquelles il range le candidat du Pastef Ousmane Sonko et le magistrat Ibrahima Hamidou Deme.


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Mais il préfère attendre avant de faire connaître ses intentions de ralliement. « Passer des accords en amont, c’est prendre le risque de s’exposer aux manœuvres du pouvoir pour éliminer un candidat qui prendrait de l’ampleur », juge l’avocat.

Faire alliance avec un parti plus conséquent ? Déthié Ndiaye ne se l’interdit pas, mais ce sera forcément au sein de l’opposition. « Nous ne nous disons pas que nous allons prendre le pouvoir, mais nous voulons jouer un rôle », concède-t-il, pragmatique. « Pour le second tour, nous soutiendrons le candidat de l’opposition qui aura fait le meilleur score. »

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