Économie

Diaa Elyaacoubi

Née au Maroc, elle est diplômée de l’École nationale supérieure des télécoms, à Paris. À 37 ans, cette ancienne « globe-trotteuse » dirige une entreprise de pointe (Streamcore) spécialisée dans l’optimisation des réseaux informatiques.

Par - Marianne Meunier
Mis à jour le 3 novembre 2016 à 10:31

Joyeuse sans être exubérante, élégante sans être aguicheuse, cérébrale sans être austère, marocaine sans être chauvine Bottes de daim noir et visage aux traits réguliers, Diaa Elyaacoubi est tellement mesurée qu’elle en est presque déconcertante. Elle paraît se faufiler entre les contraires avec une grâce discrète. Au siège parisien de Streamcore, l’entreprise spécialisée dans l’optimisation de la qualité des réseaux informatiques qu’elle dirige depuis 2004, le visiteur s’étonne de découvrir des rideaux rayés aux fenêtres, des lampes de chevet sur les bureaux et des murs colorés : « J’ai souhaité créer un univers chaleureux pour que le personnel se sente bien et reste plus longtemps le soir », s’amuse-t-elle.
Chaque année, le chiffre d’affaires de son entreprise progresse de 70 % (pour se protéger de la concurrence, elle refuse d’en communiquer le montant). Avec soixante salariés en France et aux États-Unis, des technologies brevetées et internationalement reconnues, et un capital de 23 millions d’euros, Streamcore est une jeune pousse prometteuse. En juillet 2007, sa patronne a été nommée au Conseil des entrepreneurs, un aréopage de quinze dirigeants de PME qui, placé sous la tutelle du gouvernement français, est chargé de faire des propositions pour le développement des entreprises. Trois mois plus tard, Diaa Elyaacoubi a fait partie de la délégation qui a accompagné Nicolas Sarkozy lors de sa visite d’État à Rabat. Comme lui, elle a trouvé que le royaume bougeait et a été séduite par les « quadras » qui le dirigent aujourd’hui. Peut-être parce qu’ils lui ressemblent davantage que ses camarades de fac

D’un monastère tibétain à Vivendi
En 1988, Diaa Elyaacoubi est étudiante à l’université de Meknès, la ville où elle est née il y a trente-sept ans, petite dernière de parents avocats. À l’époque, les étudiantes commencent déjà à se voiler. Elle, se rend à la fac en moto, minijupe et cheveux au vent. Elle fait la fête mais accumule les premières places dans toutes les disciplines : mathématiques, chimie, physique, sa matière de prédilection parce qu’elle permet de comprendre « l’arc-en-ciel et les feuilles qui tombent des arbres ».
Durant ses deux années d’université au Maroc – qu’elle quitte en 1990 pour la France -, elle ne cesse de se sentir en marge. Aujourd’hui, elle continue de surprendre : « Diaa, c’est un ovni », confirme son ami Christophe Bonnet, patron d’une entreprise de coaching.
On imagine mal en effet que cette élégante jeune femme en veste cintrée ait pu, en 2002, partir sac au dos pour un tour du monde d’un an, séjourner trois semaines dans un monastère tibétain, sillonner le Maghreb, la Tanzanie, la Chine On ne devine pas sur le visage apaisé de cette jeune maman (sa fille a 2 ans) l’ambition de faire de Streamcore le « futur Cisco », le leader mondial des réseaux informatiques. On ne trouve pas trace de l’énergie qu’elle a dû déployer pour quitter son poste de commercial chez Cegetel – en 1999, deux ans après y être entrée – et créer, avec 19 000 euros (125 000 francs de l’époque) et un unique collaborateur, e-Brands, une « marque blanche », c’est-à-dire un opérateur Internet anonyme utilisé par de grands noms comme Toshiba, Télé 2 ou Noos. Un an plus tard, Vivendi, le propriétaire de Cegetel, qui avait refusé que les deux jeunes gens réalisent leur projet en interne, n’hésite pas à racheter l’entreprise pour « une somme défiant toute concurrence ».
Le secret de la réussite de Diaa Elyaacoubi ? Une grosse dose d’ambition, bien sûr, un soupçon de chance et un zeste de légèreté. « Il est facile de refaire l’Histoire avec des explications nobles. Mais les vraies causes des événements sont souvent beaucoup plus simples et prosaïques », songe cette férue d’histoire, grande amatrice de biographies de grands hommes.
En 1992, l’habitante de Saint-Germain-des-Prés qu’elle est aujourd’hui choisit, après deux ans à l’université d’Orsay, dans la grande banlieue parisienne, d’entrer à l’École nationale supérieure des télécoms (ENST) plutôt qu’à Centrale ou à Supélec, où elle est également admise. Parce qu’elle sentait venir les « mutations de la communication », mais, surtout, parce que l’école est située dans Paris intra-muros. Et que c’est là qu’elle rêve de vivre. « Les quais de la Seine, le gris des toits Cette ville est fascinante, son nom fait briller les yeux des villageois jusqu’au fin fond de l’Asie », confie-t-elle, un rien provinciale.
À sa sortie de l’école, elle choisit sans trop réfléchir : « Je suis entrée chez Bull parce que c’est le premier job qu’on m’a proposé ; et puis, il fallait que j’obtienne mon permis de travail. » La jeune ingénieure y conçoit des logiciels pour Les Pages Jaunes ou France Télécom, apprend la rigueur et le sens du détail, mais s’ennuie un peu dans cette vénérable maison qui a déjà perdu la bataille contre IBM, l’autre géant du logiciel.
À l’ENST, où elle a passé deux années mémorables, avec, pour la première fois, le sentiment d’appartenir à une communauté, elle s’est fait une bande d’amis et un réseau de relations. Des « capteurs », comme elle dit, qui lui parlent de leur métier, des secteurs qui marchent ou qui ne marchent pas. « Je sentais que ça bougeait partout, sauf chez Bull, se souvient-elle. La passion était absente. »

L’esprit start-up
Chez Cegetel, en revanche, où elle entre en 1997, un an après la création de l’entreprise, ça bouge. Vite et beaucoup. « Il y avait un foisonnement d’idées, un esprit de start-up, c’était extraordinaire », s’enthousiasme-t-elle. C’est là que, concevant des offres commerciales – avec obligation de créativité et de rapidité -, elle se découvre une fibre d’entrepreneur et réalise que « la technique, c’est très bien, mais ça ne suffit pas ». En deux ans, le nombre des employés passe de 70 à 3 000. L’ambiance devenant moins exaltante, Diaa s’en va pour créer e-Brands
En 2003, de retour de son tour du monde, elle s’interroge. Doit-elle intégrer une entreprise existante ? En créer ou en racheter une ? Finalement, ce sera un peu les trois à la fois : Streamcore existe déjà, mais ce n’est que le nom d’une technologie d’optimisation des réseaux informatiques qui vient de sortir du laboratoire. Avec un ancien camarade de l’ENST, Éric Jeux, Diaa Elyaacoubi convainc des financiers d’investir dans la technologie. Ils finissent par réunir 15 millions d’euros. En 2003, l’aventure Streamcore commence « La clé de la réussite de Diaa, estime son ami Christophe Bonnet, c’est sa persévérance et sa capacité à instaurer un climat de confiance entre les gens. »
Un an auparavant, elle a créé Esprit d’entreprise, un club de réflexion qui, une fois par mois, réunit des entrepreneurs autour d’un invité racontant son expérience. Entre l’animation de ce think tank, son travail, sa famille, la danse et la lecture, elle prend quand même le temps, plusieurs fois par an, de rendre visite à ses proches, au Maroc. La vie professionnelle ? Bien sûr, mais à condition de ne pas négliger la vie familiale. Le présent ? Oui, mais sans se couper de ses racines. Décidément, toujours cet esprit de mesure