Société

Germaine Tillion, l’Algérie au coeur

Résistante, militante anticolonialiste, cette figure de l’ethnologie française, qui s’est battue contre toutes les formes de violence et d’injustice, s’est éteinte le 19 avril à l’âge de 100 ans.

Par - Benjamin Stora
Mis à jour le 28 avril 2008 à 12:00

Germaine Tillion nous a quittés le 19 avril à l’âge de 100 ans. Sa disparition, peut-être parce qu’elle a presque coïncidé avec celle d’Aimé Césaire, est passée quelque peu inaperçue. Pourtant, quel incroyable parcours ! Entre 1934 et 1940, cette figure de l’ethnologie française vécut avec une tribu berbère chaouie, dans les massifs montagneux des Aurès. Découvrant un espace envoûtant, « celui du grand Sahara dont on rêve », s’attachant à la condition des femmes en terre d’islam (elle publiera sur ce sujet, en 1966, Le Harem et les Cousins, aux éditions du Seuil), Germaine Tillion a parcouru les Aurès depuis le douar le plus inaccessible, celui de semi-nomades partagés entre les étés d’altitude, les hivers sahariens et, à la mi-saison, l’étape obligée à la guelaa, forteresse où sont sauvées les récoltes. Noircissant de lourds carnets de notes, elle multiplie aussi les photographies prises avec ce Rolleiflex qui ne la quitte pas 1. Loin de porter un jugement moral, elle cherche, remontant bien avant l’islam, à comprendre les fondements de la culture méditerranéenne pour mieux démontrer les mécanismes injustes et violents des systèmes familiaux et claniques envers les femmes.
De retour en France métropolitaine en juin 1940, elle participe au premier réseau de résistance à l’occupation nazie. Arrêtée en 1942, déportée en 1943 au camp de concentration de Ravensbrück, elle écrit alors une opérette-revue pour aider ses compagnes de détention. Mais c’est la guerre d’Algérie qui la fera connaître au grand public. Dans L’Afrique bascule vers l’avenir (Éditions de Minuit), paru en 1960, elle écrit : « Je découvris alors les rouages d’un colonialisme vivace, obstiné, entreprenant et attaché à des intérêts contraires à ceux de la majorité, c’est-à-dire du bien public. » Elle dénonce la « minorité de colons qui voulait tout accaparer », « avait une main-d’Âuvre qu’elle exploitait et qu’elle voulait garder », « avait des privilèges, de l’argent et des relais qui, à Paris, exerçaient des pressions sur les députés ». « La grande erreur de l’État français, conclut-elle, a été de ne pas abolir les privilèges et donner les mêmes droits à tous. »
En pleine « bataille d’Alger », en 1957, elle favorise le premier contact entre des dirigeants du FLN et le gouvernement français, dénonce la torture, rejette le terrorisme aveugle dirigé contre les civils européens par les commandos de Yacef Saadi – qu’elle réussit alors à rencontrer clandestinement dans une de ses caches de la Casbah. Dans Les Ennemis complémentaires 2, publié également en 1960, Germaine Tillion revient sur ses dénonciations virulentes de la torture, ses plaidoyers contre la peine de mort, sa correspondance abondante avec le général de Gaulle, ses interventions pour faire libérer de prison des militants du FLN. C’est d’ailleurs sur sa demande insistante que les exécutions capitales de militants algériens seront arrêtées.
Dans une lettre ouverte à Simone de Beauvoir – qui l’avait mise en cause dans son livre La Force des choses – publiée par Le Monde dans son numéro daté du 11 mars 1964, Germaine Tillion explicite ses positions. Elle écrit ainsi qu’elle n’a pas « choisi » les gens à sauver pendant la guerre d’Algérie : « J’ai sauvé délibérément tous ceux que j’ai pu, Algériens et Français de toutes opinions. ÂIl se trouve que j’ai connu le peuple algérien, et que je l’aime ; Âil se trouve que ses souffrances, je les ai vues, avec mes propres yeux, et Âil se trouve qu’elles correspondaient en moi à des blessures ; Âil se trouveÂ, enfin, que mon attachement à notre pays a été, lui aussi, renforcé par des années de passion. C’est parce que toutes ces cordes tiraient en même temps, et qu’aucune n’a cassé, que je n’ai ni rompu avec la justice pour l’amour de la France, ni rompu avec la France pour l’amour de la justice. » Démarche inverse de cette vision simpliste, aujourd’hui largement diffusée, d’une gauche française tiers-mondiste, aveugle et naïve. Cette femme de convictions s’est battue avec un incroyable instinct de vie.
Son dernier acte d’engagement public sera la signature, en octobre 2000, d’un manifeste sur la guerre d’indépendance algérienne et l’usage de la torture. On peut y lire : « Pour nous, citoyens français auxquels importe le destin partagé des deux peuples et le sens universel de la justice, pour nous qui avons combattu la torture sans être aveugles aux autres pratiques, il revient à la France, eu égard à ses responsabilités, de condamner la torture qui a été entreprise en son nom durant la guerre d’Algérie. Il en va du devoir de mémoire auquel la France se dit justement attachée et qui ne devrait connaître aucune discrimination d’époque et de lieu. » Pour la justice, pour les Algériens, elle sera restée sur la brèche jusqu’au bout.

1. Acuité du regard et sobriété sont la marque de cette belle anthologie de photos prises par l’ethnologue, entre 1934 et 1940, lors de ses missions dans les Aurès. Cf. L’Algérie aurésienne, de Germaine Tillion, en collaboration avec Nancy Wood, éd. La Martinière, 2001. Également, avec Nancy Wood, Une femme-mémoire. D’une Algérie à l’autre, éd. Autrement, 2003.
2. Les Ennemis complémentaires. Guerre d’Algérie, de Germaine Tillion. Préface de Jean Daniel. Éd. Tirésias, Paris, 2005.