Politique économique

Finance : comment la Tunisie a frôlé le défaut de paiement

Siège de la banque centrale de Tunisie. © DrFO.Jr.Tn/CC/Wikimedia Commons

La Tunisie devait rembourser, ce 12 octobre, 571,153 millions de dinars (173,6 millions d'euros) afin de rembourser des Bons du Trésor assimilables (BTA) arrivés à échéance. Or, au 8 octobre, le compte courant du Trésor tunisien n'affichait que 1,29 milliard de dinars de réserves, soit à peine le montant nécessaire pour payer les salaires des fonctionnaires, environ 1,25 milliard de dinars par mois.

Faute de recettes fiscales suffisantes, la Tunisie a recours à des émissions de bons du Trésor pour se financer. Pour faire face aux échéances de ces bons, l’État en émet de nouveaux. Un cycle infernal qui s’accélère et accule le pays au bord du précipice.

Ce ne sera pas pour cette fois : le 9 octobre, le ministère des Finances a réussi la levée de 500,5 millions de dinars après l’adjudication de Bons du Trésor assimilables (BTA), souscrits principalement par les banques tunisiennes.

Un soulagement, certes, mais pour une brève durée, car ces nouvelles émissions de Bons du Trésor ne font que repousser l’échéance. « Concrètement, cela veut dire que la Tunisie rembourse de la dette en créant de la dette. Quand un pays en est à multiplier les émissions de bons du Trésor, c’est que, techniquement, il est en défaut de paiement », prévient Bassem Ennaifar, expert au sein d’AlphaMena, société spécialisée dans l’analyse financière. Ce dernier a calculé que la Tunisie avait réalisé six adjudications en septembre, « un record depuis que je travaille ».

De stress financier en stress financier

Et l’accalmie sera de très courte durée. Le prochain « stress financier » arrivera d’ici deux mois. Le Trésor devra trouver 380 millions de dinars pour, cette fois, rembourser des Bons du Trésor à court terme (BTC) émis le 12 septembre.

Ces émissions et remboursement de BTA et BTC posent un constat sans appel : la Tunisie a besoin de plus en d’argent et de plus en plus souvent pour payer le service de sa dette qui ne cesse de croître, + 23 % sur les sept premiers mois entre 2017 et 2018. La loi de finance 2018 prévoyait ainsi un montant maximal de 200 millions de dinars sous forme de BTC. À la fin août, l’État était sorti 28 fois pour émettre des BTC pour un montant de plus de un milliard de dinars… Aucun responsable du ministère des Finances n’a pu être joint malgré nos sollicitations.

Pour de nombreux observateurs, le problème de la Tunisie ne réside pas dans les divisions politiques ou les contestations sociales mais dans cette asphyxie économique. Surtout que le pays paie son argent de plus en plus cher : le taux de rendement – c’est-à-dire ce que l’État doit verser comme intérêts aux souscripteurs du bon – du BTA à dix ans est passé de 7,746 % en octobre 2017 à 8,769 % en octobre 2018.

L’État, principal concurrent des investisseurs sur le marché monétaire

Ce qui n’est pas sans conséquence sur le reste de l’économie : avec un pourcentage si élevé, les investisseurs tunisiens ne voient, par exemple, pas l’intérêt de miser sur les actions en bourse, qui stimulerait l’économie mais qui est plus risqué. D’où la chute de près de 10 % depuis septembre de l’indice boursier Tunindex.

Idem pour les prêts aux entreprises : pourquoi les établissements financiers risqueraient leur argent alors que le rendement des bons est si élevé ? « L’État est devenu le principal concurrent des investisseurs sur le marché monétaire pour la levée de fonds », a dénoncé Sami Majoul, le président de l’Utica, le syndicat du patronat tunisien.

Conscient du risque, le FMI, dans son dernier rapport, « exhorte les autorités à relever rapidement le plafond des taux d’emprunt des banques commerciales de 20 % à 33 % » pour rendre le financement de l’économie réelle plus attractive. L’Institution internationale se félicite par ailleurs du tour de vis de la Banque centrale de Tunisie (BCT) qui, depuis le 5 septembre, oblige les garanties des banques à être constituées de 60 % du montant des bons du Trésors contre 40 % auparavant, le reste étant payable sous forme de titres publics négociables.

Les investisseurs étrangers dubitatifs

L’objectif est « d’orienter davantage les banques vers le financement des secteurs productifs, de soutenir la croissance et de rationaliser le recours excessif au refinancement », selon la BCT qui préfère affermir son indépendance plutôt que d’accompagner la politique d’émissions de bons par le gouvernement.

Jusqu’ici, la Tunisie a toujours pu compter sur l’aide financière des bailleurs internationaux, notamment occidentaux, qui souhaitent voir réussir « le modèle tunisien ». Mais les investisseurs privés étrangers (banques, fonds souverains, etc.) se montrent de plus en plus dubitatifs. Selon la loi, ces derniers pouvaient souscrire pour 200 millions de dinars de BTA au premier semestre 2018, ils ont finalement participé à hauteur de… 0 dinar.

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