Politique

Wade-Seck, l’épilogue ?

La Haute Cour de justice est sur le point d’abandonner le dernier chef d’accusation contre l’ancien Premier ministre et homme de confiance du chef de l’État.

Par - Cheikh Yérim Seck
Mis à jour le 28 avril 2008 à 12:00

Le 21 mai, l’ancien Premier ministre sénégalais Idrissa Seck, comparaîtra à nouveau devant la Haute Cour de justice, qui le poursuit depuis juillet 2006 pour des malversations présumées. Ainsi en a décidé cette juridiction, le 22 avril.
Le procureur Abdoulaye Gaye, qui devait quitter le Sénégal le 26 avril pour un séjour de trois semaines à l’étranger (il participe à une session du Comité des Nations unies contre la torture, à Genève), a demandé à la Haute Cour d’attendre son retour. Il tient à prendre part à cette prochaine audience, qui sera vraisemblablement la dernière et devrait clore l’ultime volet du dossier. Au début de 2007, Seck avait déjà obtenu des non-lieux concernant les chefs d’inculpation d’atteinte à la sûreté de l’État et de malversations dans la gestion des fonds secrets.
Avant d’accéder à la requête de Gaye, le président de la Haute Cour, Cheikh Tidiane Diakhaté, a sollicité l’avis de Seck : « La loi ne me fait pas obligation de vous consulter, mais j’espère que vous ne verrez pas d’inconvénient à ce qu’on attende le retour de monsieur le procureur. » Réponse : « Prenez tout le temps nécessaire pour bien dire le droit, monsieur le président. »
La cordialité de l’échange en dit long sur l’atmosphère qui a régné tout au long de l’audience. Aucun rapport avec la vigoureuse passe d’armes d’août 2006 entre les deux hommes ! Quand Seck, entouré de sept avocats, est arrivé au siège de la Haute Cour, sur la Corniche ouest de Dakar, dans la matinée du 22 avril, il a été accueilli par Diakhaté en personne, qui lui a présenté les nouveaux membres de la juridiction. Outre lui-même et le procureur Gaye, étaient présents les juges Demba Kandji, André Bob Sène, Bara Niang et Gallo Syr Diagne.
Les premières questions ont concerné l’affaire dite des « chantiers de Thiès », ces travaux d’embellissement qui avaient valu au maire de la ville, ce même Idrissa Seck, une inculpation pour malversations, puis une incarcération du 15 juillet 2005 au 7 février 2006. Morceau choisi.
« Quel était le montant de l’enveloppe prévue pour le financement des chantiers de Thiès ?
– Quarante milliards de F CFA. Sur la base d’un arbitrage du chef de l’État, 25 milliards ont été inscrits au budget de 2004 et 6 milliards trouvés à partir des Âgrappes de convergenceÂ. Les 9 milliards restants ont été inscrits au budget 2005. Au deuxième semestre de 2004, alors que j’étais déjà quitté le gouvernement, Abdoulaye Wade a fait voter une loi de finance rectificative pour les payer.
– Quel rôle avez-vous joué en tant que Premier ministre ? Avez-vous participé à la gestion des fonds ?
– C’est Salif Bâ, alors ministre de la Construction, qui a géré les fonds. Dans l’arrêt de non-lieu rendu le concernant, votre Cour a écrit noir sur blanc que la totalité de l’argent destiné aux chantiers de Thiès y a effectivement été dépensée.
– Pourquoi ce choix de Thiès ?
– En mai 2003, la décision a été prise d’organiser en grande pompe la fête de l’Indépendance, le 4 avril 2004. C’est la ville de Thiès, après travaux de rénovation, qui présentait les meilleurs atouts pour accueillir la manifestation. C’est le général Babacar Gaye, alors chef d’état-major de l’armée, qui a fait ce constat et convaincu le président.
– En votre qualité de maire de Thiès, vous avez dû influencer la gestion du projetÂ
– Absolument pas. En tant que Premier ministre, j’ai mis en place un comité de suivi des chantiers de Thiès dont la direction a été confiée à Macky Sall, alors ministre de l’Intérieur. C’est ce comité qui fixait les orientations et décidait. Les services communaux lui ont fait des suggestions qui ne le liaient en aucune manière. »

Incident révélateur
Découvrant que les avocats de Seck consignaient tout sur papier, Diakhaté les a alors apostrophés : « Je constate que vous êtes accrochés à vos stylos. Pour respecter le secret de l’instruction, je vous demande d’arrêter de prendre des notes. »
Réponse de Me Boucounta Diallo, président du collectif des avocats de Seck : « Avec tout le respect que nous vous devons, monsieur le président, nous en avons le droit. Faites confiance aux auxiliaires de justice que nous sommes. C’est nous qui avons de vrais griefs contre vous, puisque vous avez refusé de nous communiquer l’ordonnance de non-lieu partiel de février 2007, dont nous avons pris connaissance dans un journal gouvernemental. »
Vite clos, l’incident n’en est pas moins révélateur de la manière dont a été géré le dossier Seck. Cas unique au Sénégal, ce dossier ne peut être consulté par un avocat qu’au greffe, en présence d’un gendarme. Et pour cause : sur fond de règlement de comptes entre le président Abdoulaye Wade et son ex-homme de confiance tombé en disgrâce, l’affaire a fait beaucoup de vagues, provoqué des dommages collatéraux considérables et révélé au grand public la scandaleuse gestion des fonds secrets. Elle a aussi mis en lumière une querelle entre les deux ex-têtes de l’exécutif à propos du « partage d’un butin » (l’expression est de Seck) évalué à plusieurs milliards de francs CFA.
Cette guérilla judiciaire étant sur le point de prendre fin, Idrissa Seck envisage de réintégrer les rangs du parti présidentiel. À en croire l’un de ses proches, « il compte pour la suite de sa carrière s’appuyer sur sa famille naturelle, le PDS, et n’attend plus que la levée de la mesure d’exclusion prise à son encontre en août 2005 pour regagner la Âmaison du père ».
Comment va-t-il s’y prendre face à ses ennemis au sein du parti au pouvoir ? Comment réagiront ceux qui l’ont suivi dans sa traversée du désert et son combat contre Wade ? La politique sénégalaise réserve bien des surprises.