Économie

Guy Gweth (Cavie) : « Le renseignement économique est vital quand la croissance ralentit »

Guy Gweth, président du Cavie. © DR.

Après avoir lancé en juillet dernier 35 certifications en intelligence économique, le Centre africain de veille et d'intelligence économique multiplie les formations destinées aux dirigeants, comme celle qui se déroule jusqu'au 12 octobre à Ouagadougou.

Juriste de formation et auteur de « 70 chroniques de guerres économiques », le Camerounais Guy Gweth, 39 ans, préside le Centre africain de veille et d’intelligence économique (Cavie). Diplômé de l’École de guerre économique et du Centre d’études diplomatiques et stratégiques de Paris, le fondateur du cabinet de conseil Knowdys Consulting Group plaide pour approche africaine de l’intelligence économique. Interview.

Jeune Afrique : Le Cavie multiplie les initiatives pour promouvoir l’intelligence économique sur le continent. Pourquoi ?

Guy Gweth : Pour la simple raison que jamais auparavant, l’Afrique n’a été autant au centre des attentions mondiales. Il y a trois ans, nous avions calculé que jusqu’à 91 % des États dans le monde avaient une stratégie africaine, c’est-à-dire qu’ils vont à la conquête des marchés africains accompagnés de leurs entreprises.

Nous estimons absolument urgent pour nos pays d’appréhender cette réalité et d’y faire face de façon décente et juste. Les investisseurs arrivant en Afrique ont le plus souvent une perception négative de la situation. Beaucoup s’attendent à atterrir dans une zone de non droit, de corruption, etc. … et s’y adaptent ! Nous devons pouvoir filtrer le type d’investisseur dont nous avons besoin en Afrique, pour éviter les dérives, mais aussi pour que nous puissions créer de la valeur ajoutée sur place, au lieu de continuer à être un réservoir de matières premières.

Insinuez-vous que l’intelligence économique a un rôle à jouer dans la transformation économique de l’Afrique ?

Exactement, car pour y parvenir, il faut accéder à des informations à haute valeur ajoutée sur les procédés de transformation, les capacités à accéder aux financements, sur les pratiques en vigueur…

Les cadres chargés de la promotion des investissements doivent savoir à qui ils ont affaire

Par exemple, si les Chinois signent un accord avec Bombarbier, ils exigeront de lui  un transfert de compétences. L’Afrique doit être en mesure de tenir ce même discours aux sociétés chinoises qui réalisent des installations sur nos territoires pour pouvoir récupérer des technologies et un savoir-faire afin de monter en compétences et être capable de transformer nos matières premières locales.

Est-ce pour cette raison que Cavie cible les décideurs africains des administrations publiques et du secteur privé dans ses formations certifiantes ?

Tout à fait. Nous menons une triple action : du lobbying auprès des décideurs, la formation des cadres dirigeants, et enfin la sensibilisation des élèves et étudiants, via l’intégration de quelques fondamentaux de l’intelligence économique dans nos programmes scolaires.

Nos cadres, notamment ceux qui sont chargés de la promotion des investissements, doivent savoir à qui ils ont affaire. Les interlocuteurs traînent-ils des casseroles ou des antécédents judiciaires ? Respectent-ils l’environnement ou ont-ils des fournisseurs insatisfaits ? Il s’agit de profiler l’investisseur pour traiter avec lui en connaissance de cause. C’est ce qui est au programme de la formation « intelligence économique et veille stratégique en Afrique », que nous assurons du 9 au 12 octobre à Ouagadougou.

Le problème est que dans nos pays, les données ne sont pas numérisées et régulièrement mises à jour. En Afrique centrale, par exemple, près de 70 % de l’information utile à la prise de décision n’est pas rendue publique. Elle est informelle, et de ce fait, souvent parcellaire. Nous devons nous dépêcher d’ajouter cette réalité à nos outils et méthodes pour créer une approche africaine de l’intelligence économique, à la jonction entre les bonnes pratiques internationales en matière de veille et d’intelligence économique et l’appréciation du renseignement économique.

L’intelligence économique et l’espionnage économique ont le même moteur, la différence est le respect de la loi

Quel est l’enjeu de l’intelligence économique dans ce contexte de ralentissement de la croissance des économies africaines ?

L’affaissement de la croissance africaine exacerbe d’autant plus la nécessité de l’intelligence économique. Si les pouvoirs publics, les entreprises, les banquiers, les fournisseurs et la société civile ont bien intégré cette culture du renseignement économique, de la veille et de la surveillance de l’environnement et des concurrents, ils disposent d’un regard spectral sur ce qui va se produire et peuvent minimiser les risques.

Nous travaillons sur le Gabon actuellement. Avec 1,5 million habitants, ce pays pétrolier qui a maintenu longtemps son PIB élevé a vu subitement ses finances publiques asséchées en raison de la baisse drastique des cours des matières premières, au point que le gouvernement devient plus regardant sur la masse salariale. Ce pays qui a toujours vécu de la rente pétrolière est aujourd’hui littéralement fouetté par la nécessité de diversifier son économie. L’information économique est cruciale dans ces moments-là.

Quelle différence existe-t-il entre l’espionnage économique, voire la guerre commerciale, et l’intelligence économique ?

L’intelligence économique et l’espionnage économique ont le même moteur, à savoir le questionnement du décideur et le cycle de traitement de données. Mais l’intelligence économique utilise l’information de sources ouvertes et n’a pas vocation à enfreindre la loi, contrairement à  l’espionnage.

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