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Elections

Présidentielle au Cameroun : meetings, affiches et ravalement de façade, comment Paul Biya a préparé sa victoire

Meeting du RDPC à l'Hôtel de ville de Yaoundé, le 5 octobre 2018. © Mathieu Olivier, pour Jeune Afrique.

Invisible et omniprésent, Paul Biya a mis tous les atouts de son côté pour conquérir son septième mandat. Entre sourires énigmatiques et poigne de fer, Jeune Afrique s’est plongé, à Yaoundé, dans les rouages du système.

Au quartier Bastos,  à Yaoundé, un établissement scolaire n’a pas ouvert ses portes à la rentrée. Et pour cause : l’école publique bilingue de Bastos, un quartier chic situé au pied de la colline des Etoudi, qui abrite le palais présidentiel, est le bureau de vote historique de Paul Biya, président depuis 1982 et candidat à un septième mandat.

Ici, en ce jeudi 4 octobre, pas d’écoliers en uniforme. Les seuls occupants des lieux, à moins de trois jours du scrutin présidentiel, sont des ouvriers du bâtiment. Certains nettoient, d’autres peignent. Pour tous, la consigne est la même : remettre à neuf l’établissement. Ces professionnels ne chôment pas : la peinture est fraîche, et les murs étincelants.

« Toute la ville est inondée »

« Le président devrait voter dans toutes les écoles de Yaoundé », glisse, facétieux, un quidam croisé à quelques encablures de là. « Ne rodez pas trop, ils pourraient croire que vous voulez poser une bombe », ajoute un autre.

Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) n’a pas lésiné sur les moyens en vue de la présidentielle. Panneaux publicitaires géants, affiches, écrans électroniques, banderoles… Le chef de l’État et son slogan, « La force de l’expérience », ont investi Yaoundé, ce qui ne plaît guère à l’opposition. « Toute la ville est inondée au mépris de la loi, qui doit garantir un affichage égal aux candidats », dénonce Paul  Éric Kingue, le directeur de campagne de Maurice Kamto.

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La semaine dernière, Kingue a réclamé le retrait des affiches présidentielles à Elecam, l’instance camerounaise des élections. Sa requête est restée lettre morte. « Le RDPC fait ce qu’il veut : il a les moyens, et les collectivités territoriales ne vont pas l’en empêcher », explique un bon connaisseur du système. Résultat : à chaque coin de rue, Paul Biya, dans un sourire, semble exprimer cette évidence : il est « l’homme de la situation ». De temps à autre, une banderole ou une affiche à l’effigie des candidats Adamou Ndam Njoya, Maurice Kamto ou Joshua Osih attire l’œil. Mais le déséquilibre est abyssal.

Produits dérivés made in China

« Cela a dû coûter très cher », confie une habituée des campagnes du parti au pouvoir. « Cette année, il y a au moins quatre fois plus de produits dérivés RDPC qu’en 2011, notamment les affiches. Je pense même qu’ils ont été obligés de les faire imprimer à l’étranger ». Casquettes, chapeaus, robes, t-shirts, chemises, écharpes… La panoplie est complète et, en grande partie, « made in China ».

Vendredi 5 octobre, dans l’après-midi, la grande famille du RDPC s’était d’ailleurs donnée rendez-vous dans le parc de l’hôtel de ville pour parader aux couleurs et de la collection « Biya 2018 ».  Sous le portrait géant de Paul Biya, chacun, élu du RDPC ou simple fonctionnaire admirateur du chef de l’Etat, souhaitait se montrer, sous la surveillance de militaires omniprésents.

Mathieu Olivier, pour J.A.

Le président, lui, a préféré ne pas assister au meeting. Représenté par son directeur du cabinet civil, Samuel Mvondo Ayolo, par Jean Nkuete, secrétaire général du RDPC, et par plusieurs ministres, Paul Biya est resté fidèle à sa stratégie de campagne, celle de l’absence. Au cours de la campagne, il n’aura finalement réalisé qu’un seul meeting, à Maroua, dans l’Extrême-Nord, et en aura annulé un autre in extremis à Buea, dans le Sud-Ouest, pour des raisons officieuses oscillant entre la Coupe d’Afrique des nations et la sécurité.

« Rouleau-compresseur »

Peut-on l’en blâmer ? En juin dernier, un cadre du RDPC racontait à Jeune Afrique la confiance qu’il plaçait en un RDPC qu’il comparaît à un « rouleau-compresseur » que l’on pourrait lancer « le moment venu ». À quelques jours du vote, la métaphore a pris tout son sens. La communication est en place et rien ne semble ébranler la machine RDPC.

Mathieu Olivier, pour J.A.

« Nous avons déjà reçu des centaines de témoignages qui nous indiquent que le RDPC a mis en place la fraude, notamment en achetant des électeurs ou en ajoutant des noms sur les listes, avec la complicité d’Elecam », dénonçait Paul Éric Kingue, le 5 octobre. « Nous n’accepterons aucun résultat si cela continue. Nous engagerons des combats farouches. Paul Biya doit apprendre à gagner normalement et dans les règles ! », ajoutait-il.

Le message est-il passé ? À peine quelques heures plus tard, le camp Biya répondait en tout cas à cet avertissement lors d’une conférence de presse conduite par Issa Tchiroma Bakary, le ministre de la Communication, et Paul Atanga Nji, son homologue de l’Administration territoriale, que Paul Biya a personnellement chargé de la sécurité du processus électoral.

Derrière le sourire du Sphinx

« Certaines informations font état de ce que des acteurs politiques associés à des intérêts étrangers ont préparé des groupes d’agitateurs pour fomenter des troubles violents au cas où les résultats de l’élection ne leur seraient pas favorables », ont déclaré les deux hommes. « À ceux-là qui fourbissent leurs armes, il faudrait qu’ils se préparent à assumer les conséquences qui en découleraient », ajoutaient-ils.

Dans les rues de Yaoundé, le sourire de Paul Biya, « l’homme de la situation », continue de s’étaler en grand. Essaie-t-il de convaincre ses concitoyens ? Ou est-il outrageusement confiant dans la machine de pouvoir qu’il a façonnée ? Fidèle à sa réputation, le Sphinx d’Etoudi demeure énigmatique.

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