Droits de l’homme

Prix Nobel de la paix à Denis Mukwege, la consécration d’un médecin engagé

Le Dr Denis Mukwege, lors de son passage à Paris, en mars 2016. © Bruno Lévy pour J.A.

Le gynécologue congolais, surnommé « l’homme qui répare les femmes », a remporté le prix Nobel de la paix aux côtés de l’Irakienne Nadia Murad, vendredi 5 octobre. Son combat pour la réparation de l’appareil génital des femmes victimes de viol l’a amené à devenir un des principaux détracteurs du président Joseph Kabila.

Nelson Mandela, Yasser Arafat, Desmond Tutu… Denis Mukwege vient de rejoindre quelques-uns des géants de l’histoire universelle au palmarès du prix Nobel de la paix. L’œuvre du docteur n’a certes pas (encore ?) abouti à des résultats aussi tangibles sur la vie de sa chère République démocratique du Congo. Mais il partage avec ces grands hommes l’inébranlable volonté d’alléger le fardeau des siens – ou, en l’occurrence, des siennes – avançant ainsi vers son propre destin.

Natif de Bukavu, en 1955, dans l’Est du Congo encore belge, grandit au milieu de huit frères et sœurs et sous l’autorité d’un père pasteur dans une église pentecôtiste suédoise – ce qu’il deviendra à son tour, à ses heures perdues. Jeune homme, Denis Mukwege traverse la rivière Rusizi pour aller faire des études de médecine, au Burundi voisin.

À son retour, il devient médecin dans l’hôpital de Lemera, sur les moyens plateaux du Sud Kivu, et prend conscience du nombre de complications post-accouchements qui touchent ses compatriotes. Le Zaïre n’est pas encore déchiré par la guerre, mais la santé maternelle est déjà dans un état déplorable.


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Aux avant-postes d’une guerre qui débute

BRYAN MEALER/AP/SIPA

La grande œuvre de sa vie : la lutte contre le viol comme arme de guerre

Mukwege décide de se spécialiser en gynécologie et s’envole pour Angers dans les années 1980. Au terme de ses études, il aurait pu poursuivre une sa carrière dans cette tranquille ville française. Mais il décide de retourner dans son pays, alors agité par l’agonie de la dictature de Mobutu Sese Seko.

Il est promu médecin-directeur à Lemera. Il est alors aux avant-postes d’une guerre qui débute, en 1996. Le chef rebelle congolais Laurent-Désiré Kabila vient de prendre la tête d’une coalition fortement soutenue par les armées ougandaises et rwandaises. Dans son hôpital, les patients sous sa responsabilité sont assassinés jusque dans leur lit par ces troupes.

Ces exactions, qui se produisent un peu partout dans l’Est du pays, provoquent la création de groupes d’autodéfense et entament un cycle de violence qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Sous le choc, Mukwege s’est exilé au Kenya. Il aurait à nouveau pu y rester.

Mukwege décide de retourner une nouvelle fois dans son pays où il fonde l’hôpital de Panzi, sur les hauteurs de Bukavu avec l’aide de la coopération suédoise. Il veut, à nouveau, aider les jeunes mères victimes de complications après leur accouchement. Mais celles qu’il voit arriver ont eu l’appareil génital défoncés volontairement par des miliciens.

La grande œuvre de sa vie

Commence dès lors la grande œuvre de sa vie : la lutte contre le viol comme arme de guerre. Cette réalité effroyable, bien que localisée, devient un sujet politique et médiatique de premier ordre. En 2010, la Suédoise Margot Wallstrom, représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies sur la violence sexuelle dans les conflits, qualifie la RDC de « capitale mondiale du viol ». Avec une aide précieuse venue de l’extérieur – et notamment de la Belgique – Denis Mukwege va devenir la figure positive de la lutte contre ce phénomène.

La journaliste Colette Braeckman lui consacre, en 2012, un livre dont le titre va devenir son surnom : L’homme qui répare les femmes. Le projet est appuyé par la fondation de l’homme d’affaire Georges Forrest et le député européen Louis Michel, ancien ministre belge des Affaires étrangères et père de l’actuel Premier ministre, Charles Michel.

C’est aussi Louis Michel qui souffle son nom pour le prix Sakharov du parlement européen, que Denis Mukwege remporte en 2014. L’année suivante, le documentariste Thierry Michel (sans lien de parenté) lui consacre, avec Braeckman, un long et émouvant film qui fait croître encore sa légende.

Le documentaire est toutefois un temps interdit de diffusion en RDC. Les autorités de Kinshasa commencent en effet à se méfier des honneurs qui lui sont faits à l’étranger et veulent éviter toute publicité en sa faveur au pays.

Les critiques

Avec la reconnaissance viennent aussi les premières critiques. Le docteur reprend à son compte le chiffre contesté des 6 millions de morts qu’auraient fait les conflits au Congo depuis vingt-ans. En 2015, la revue française XXI publie un long reportage qui accuse les ONGs – y compris la fondation Panzi de Mukwege – d’exagérer le phénomène du viol comme arme de guerre pour permettre aux financements de continuer d’affluer.

Plutôt que de se contenter de soigner les viols, il veut s’attaquer à leur cause, à savoir, à ses yeux, la mal gouvernance qui afflige son pays

Mais ce colosse de près d’1 m 90, qui a réchappé à une tentative d’assassinat en 2012 et se trouve, depuis, sous la protection des casques bleus de la Monusco, ne se démonte pas. Mukwege s’offusque qu’on ergote ainsi sur les chiffres alors que les souffrances de ses compatriotes sont si réelles. Il mène un combat juste assure-t-il : toute l’aide médicale que l’on peut apporter à ces femmes est bonne à prendre.

L’engagement politique

Surtout, il va plus loin. Alors que le dernier mandat constitutionnel du président Joseph Kabila (le fils de Laurent-Désiré) touche à sa fin, il s’engage aux côtés de la société civile pour s’opposer à son maintien au pouvoir.

Dans certains cercles, notamment diplomatiques, on voit en lui un excellent candidat pour présider le pays lors d’une transition, si Kabila, hors mandat, venait à quitter le pouvoir. Mukwege dément avoir quelque ambition que ce soit. Mais il ne modère en rien son discours. En juillet 2018, il dénonce par avance la « falsification » des élections prévues le 23 décembre prochain et appelle « plutôt » ses compatriotes à « lutter pacifiquement » pour la « libération totale » du Congo.

Se prépare-t-il à une nouvelle vie, plus politique ? Interrogé sur ce point par Jeune Afrique en 2016, il affirmait que ses engagements n’étaient que le prolongement naturel de son travail de médecin.

Plutôt que de se contenter de soigner les viols, il veut s’attaquer à leur cause, à savoir, à ses yeux, la mal gouvernance qui afflige son pays. « Je déteste l’inertie et l’inaction, expliquait-il alors. A chaque fois que je me suis trouvé face à une situation inacceptable, j’ai essayé de trouver des solutions pour que ça change ».

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