Politique économique

[Tribune] La circulation néolibérale peut-elle vraiment développer l’Afrique ?

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Thierry Amougou, de nationalité camerounaise, est macroéconomiste hétérodoxe du développement, professeur à l’Université catholique de Louvain en Belgique. Il est Directeur du CriDis, Centre de recherche interdisciplinaire, démocratie, institutions subjectivité et membre du Centre d’études du développement.

La croissance des index boursiers peine souvent à se traduire en termes de développement réel. © Richard Drew/AP/SIPA

Depuis les années 1980, la dynamique de l’ajustement structurel soutient qu’une circulation pure et parfaite est la clé du succès du développement de l’Afrique...

Ce discours est de nos jours parfois en phase avec certains travaux d’Achille Mbembe où est exaltée une circulation africaine archivée pour postuler celle qui devrait se mettre en place de nos jours. Nul doute que certaines circulations soient porteuses de développement lui-même phénomène de circulation d’un monde vers un autre. Est-ce le cas de la circulation néolibérale ?

De prime abord, la circulation néolibérale est le libre mouvement et déploiement des capacités d’acheter ce que l’on peut et veut acheter et de vendre ce que l’on peut et veut vendre par ceux qui, excédentaires ou déficitaires, ont l’intention de le faire au comptant ou à crédit. La circulation néolibérale peut parfois être une circulation pour la circulation afin de générer des profits. Tels sont les cas des transactions dans les marchés financiers et des mouvements de capitaux flottants où la seule mobilité d’un habitat préféré à un autre suffit à générer des profits au dépens des anticipations moins heureuses et des économies réelles.

Dans ce domaine, c’est la libéralisation financière dans sa triple dimension – libéralisation des mouvements de capitaux, des systèmes financiers et des taux de change – qui caractérise la circulation néolibérale. Mais cette dernière promeut aussi une mobilité asymétrique des choses, des hommes et de leurs ordres. D’un côté, elle s’incarne par la mobilité de la consommation, des capitaux, des taux de change, des monnaies, des acteurs à capacités de financement (les riches) et de certains modes de gouvernance (privatisations, banques centrales indépendantes, new public management, pro poor growth, pro poor market…). De l’autre côté, l’immobilité des acteurs à besoins de financement (les pauvres) dont les migrants africains.

La circulation néolibérale rend les individus responsables de la sécurité de leur mobilité alors que le système financier global sécurise celle des capitaux

La circulation néolibérale répartit aussi les rôles entre le marché et l’État. Il s’agit d’une forme de division du travail où les marchés sont responsables de la mobilité des biens, des services, des taux de changes, des monnaies et des capitaux quand les États restent comptables de la mobilité des hommes. Elle donne de ce fait naissance à deux régimes de mobilité : un régime de mobilité pour les choses et les hommes riches suivant la loi de l’offre et la demande, et un autre pour les hommes pauvres sur base de la souveraineté des États.

Cependant, dans la mesure où les États sont mis en retrait et affaiblis par le néolibéralisme, la circulation néolibérale rend les individus responsables de la sécurité de leur mobilité alors que le système financier global sécurise la mobilité des capitaux, des monnaies et des taux de change. Les flux, les stocks et leurs circulations économiques, monétaires et financières ont donc des instances globales pour leur sécurisation face à l’absence d’un système étatique global capable de sécuriser la mobilité des hommes notamment les pauvres. Et comme la circulation immobile des mondes, des choses et des rêves à travers la consommation des produits technologiques (téléphones portables, tablettes, téléviseurs…) entraîne une dilation des imaginaires qui aiguisent plus que jamais l’envie des pauvres de vivre leur vie chez les riches, la circulation néolibérale est un moteur des mouvements migratoires insécurisés tant d’Afrique que du reste du Sud vers l’Occident.

L’esprit de cette circulation se trouve dans le besoin permanent d’externaliser ses effets négatifs vers les périphéries, tout en internalisant ses effets positifs au sein des centres de l’économie mondiale

L’attractivité de l’Occident en général et celle de l’UE en particulier, restent fortes au sens de mode de vie désirable véhiculé par une circulation néolibérale inéquitable où le pauvre est un coût à éviter et le riche une ressource à accueillir. L’esprit de cette circulation se trouve, non seulement dans le besoin permanent d’externaliser les effets négatifs du néolibéralisme économique (pauvretés, inégalités, maladies, violence, insécurité, destruction de l’environnement…) vers les périphéries du capitalisme global, mais il se trouve aussi dans celui de chercher à internaliser ses effets positifs au sein des centres de l’économie mondiale.

La circulation néolibérale cohabite cependant dans le capitalisme contemporain avec une circulation néo-conservatrice. Cette dernière en constitue une critique en mettant en exergue une destruction des nations, des identités et des cultures induite par la circulation néolibérale. Ce courant très fort au sein de l’UE en 2018. Pour lui, les circulations du bien-être sous formes d’emplois, d’assurance chômage, d’assurance vieillesse, et d’assurance maladie sont en danger à cause de leur extension aux migrants extra-européens. En d’autres termes, l’État providence européen ne peut perdurer que si ces circulations deviennent primordialistes, c’est-à-dire réservées uniquement aux Européens de souche.

La circulation néoconservatrice est une réaction occidentale contre la circulation néolibérale tout en constituant une de ses faces antithétiques dans l’histoire du libéralisme. Dès lors, la circulation néolibérale et ses effets sur l’Afrique ne peuvent complètement se comprendre sans sa fondation libérale organisée dès 1884 lors de la Conférence de Berlin. Cette dernière, sur la base d’un espace cartographié de l’Afrique, montre comment les puissances coloniales posèrent les fondations des circulations nécessaires à l’implantation du capitalisme en Afrique. Cela se fit principalement en deux phases : la conquête, via la mobilisation des ressources et des Africains dont on bloqua les circulations précoloniales libres au sein du continent. Et la mission civilisatrice, qui, officiellement, visait à répandre la paix et la prospérité en Afrique à travers le libre commerce dans le bassin du fleuve Congo et ses embouchures, la liberté de circulation sur le fleuve Niger et les conditions de prises de possession de nouvelles terres.

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