Diplomatie

Michaëlle Jean : « La Francophonie n’est pas une Alliance française »

Michaëlle Jean, ex-secrétaire générale de la Francophonie, au siège de l'OIF à Paris le 1 octobre 2018. © Bruno Levy pour JA

Fière de son bilan, attachée à une Francophonie politique, porteuse de « valeurs universelles », la Canadienne fourbit ses armes à la veille du sommet de l'OIF, à Erevan. Non sans égratigner au passage l'« inélégance » du président français Emmanuel Macron et le « relativisme » de sa rivale, la Rwandaise Louise Mushikiwabo.

Depuis cinq mois, la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) encaisse les coups sans élever la voix. Il y a d’abord eu, en mai, le soutien public du président français Emmanuel Macron à la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, qui entend lui ravir son poste. Puis, en juin, l’appui de l’Union africaine (UA) à la candidature rwandaise.

Malgré tout, l’ancienne gouverneure générale du Canada reste convaincue de pouvoir arracher un second mandat dans le huis-clos des chefs d’État lors du sommet de la Francophonie, à Erevan, le 12 octobre prochain. À une semaine de cette échéance, elle met les choses au point pour Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Comment réagissez-vous au fait que Louise Mushikiwabo soit présentée comme favorite ?

Michaëlle Jean : Je lis ça dans la presse, c’est tout. Je suis trop occupée par les dossiers que je porte, à la veille de ce sommet.

Mon bilan est appréciable et apprécié. C’est cela ma campagne

Seuls le Canada et Haïti ont exprimé publiquement leur soutien à votre candidature alors que Louise Mushikiwabo a accumulé les soutiens. Est-ce que cela vous inquiète ?

Je suis la secrétaire générale de la Francophonie. Je rentre des États-Unis, où s’est tenue l’Assemblée générale de l’ONU. J’ai participé aux réunions de haut niveau sur la Centrafrique, le Mali et le Sahel… De mon côté, je travaille.


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Voulez-vous dire que vous n’avez pas l’opportunité de faire campagne ?

Je suis à la fin de mon premier mandat. J’en sollicite un second. Je vais présenter mon bilan. Il est appréciable et apprécié. C’est cela ma campagne.

Si l’on devait retenir une seule chose de ces quatre années, laquelle serait-elle ?

Dès 2014, j’ai senti que notre plus grand défi serait sécuritaire. Les journalistes disaient : « Que vient faire la question sécuritaire en Francophonie ? » Je leur répondais : « Savez-vous seulement dans quel monde nous vivons ? »

Ma feuille de route était très ambitieuse. On y trouvait les questions de développement, avec la stratégie économique et numérique. Mais sans paix et sans sécurité, le développement est mis à mal. J’ai cherché à ce que les actions de terrain aient un impact, avec la création d’emploi via le soutien à l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes.

Nous avons touché treize pays d’Afrique et de l’océan Indien, 20 000 jeunes et femmes. C’est autant de candidats de moins à la migration, à la radicalisation et à l’embrigadement.

Et en trois ans, j’ai déployé plus d’une centaine de missions d’accompagnement de ces processus électoraux et une cinquantaine de missions de médiations.

Francois Grivelet pour JA

De laquelle de ces missions êtes vous la plus fière ?

La plus éloquente, c’est probablement la toute dernière, au Mali. Nous avons déployé nos équipes en amont de la présidentielle, comme nous le faisons maintenant systématiquement, avec un appui technique à la constitution du fichier électoral, puis à son audit. Lorsqu’il y a eu une polémique, suite à la publication d’un autre fichier sur Internet, nous avons tout de suite réagi. Nous avons identifié le problème technique qui s’était présenté.


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L’opposition malienne a tout de même protesté contre le fait que le fichier électoral utilisé n’était pas le bon

Ce qui est important, c’est que nos équipes d’experts, avec les autorités maliennes et de manière inclusive, ont pu trouver la nature du problème.

Dans une interview, Louise Mushikiwabo affirmait : « Si je suis élue, l’OIF sera gérée de manière transparente ». Que répondez-vous ?

L’OIF dispose d’outils conformes aux standards internationaux pour garantir la transparence. Ses comptes sont transmis de manière régulière et un audit externe est réalisé par la Cour des comptes du Maroc.

J’ai aussi introduit un audit interne et nous nous sommes dotés d’un code de transparence. Je me suis par ailleurs assurée que les recrutements interviennent après un examen minutieux des dossiers de candidature par des jurys, et avec l’aide d’une firme internationale. Cela n’existait pas auparavant.


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Pourtant on dit que l’OIF accuse, sur l’année 2017, un déficit budgétaire 2,2 millions d’euros. N’y a-t-il pas eu des dérapages avec des projets comme celui de l’Hermione, cette frégate française du XVIIIe siècle reconstruite à l’identique, qui transporte des jeunes francophones de port en port ? Il aurait coûté près de 700 000 euros au lieu des 300 000 initialement prévus.

Vous reprenez des choses qui ont été colportées par certains médias avec une finalité bien précise. Le projet Hermione n’a pas coûté la somme que vous avancez. Et c’est un projet très innovant.

Certains décaissements n’ont pas été à la hauteur de ce qui était attendu, mais nous ne sommes pas en situation déficitaire. Nous avons au contraire une marge de manœuvre avec les réserves que nous avons constituées. Je salue à cet égard la performance de l’administrateur général.

Contestez-vous aussi le coût de la réfection de votre appartement de fonction, estimé par la presse canadienne à 400 000 euros ?

Cet appartement n’est pas le mien. C’est une résidence officielle mise à disposition par le Canada, qui en est propriétaire, à un taux locatif de près de 50% inférieur à ce que l’OIF assumait pour mes prédécesseurs. Le Canada a même fait grâce des premiers loyers.

Mais lorsque je m’y suis installée, l’état des lieux a montré qu’il y avait des travaux importants à effectuer sur l’infrastructure, la plomberie, des dégâts des eaux… Il n’était pas habitable en l’état, ce qu’a reconnu le Canada. L’OIF et le gouvernement canadien se sont donc entendus sur la nécessité d’effectuer ces travaux.

Au total, l’OIF a effectué une économie substantielle sur ce poste. Donc ces dépenses n’ont pas été effectuées en ma faveur. Il s’agit d’une entente très claire entre l’organisation et le propriétaire des lieux.

Votre concurrente dit que, sur la francophonie politique, elle est moins favorable à des mesures punitives qu’à des mesures d’accompagnement. Êtes-vous d’accord ?

Notre texte de référence, c’est la Déclaration de Bamako, adoptée en 2000. Elle prévoit des sanctions pouvant aller jusqu’à la suspension en cas de non-respect de l’État de droit et de la démocratie. Cela s’est produit avec Madagascar au moment du coup d’État. Mais nous avons continué à accompagner ce pays pour favoriser un retour à l’ordre démocratique et à l’État de droit.


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Cela remonte à 2009. Mais il n’y a pas eu de telles mesures prises sous votre mandat…

Il y a le cas du Burundi.

Ce pays n’a pas été suspendu des organes politiques de l’OIF…

Certes, mais il y a eu une suspension de la coopération multilatérale, et nos avis ont été clairs et fermes. Une clause prévoit toutefois que les projets destinés à la population seront protégés.

Sur la République centrafricaine (RCA), nous avons maintenu les sanctions tout en les accompagnant ce pays jusqu’à son retour au sein de l’OIF. C’est nous qui avons été aux côtés de la RCA pour l’adoption d’une charte constitutionnelle, pour l’organisation du référendum, pour la mise en place de la Commission vérité et réconciliation ou encore pour la préparation des élections. Or ce scrutin s’est passé dans les règles de l’art, le président Faustin Archange Touadéra a été bien élu.

Vincent Fournier pour J.A. / Jacques Torregano pour J.A.

Parmi les pays membres qui vous soutiennent, plusieurs insistent sur le fait que votre concurrente n’est pas issue d’un pays démocratique. Mais le Rwanda a libéré plus de 2000 prisonniers il y a quelques semaines, dont l’opposante Victoire Ingabire. Cela n’enlève-t-il pas un argument en votre faveur ?

Je ne le pense pas. Il y avait une négation de l’existence de ces prisonniers. Cette décision de les libérer est donc, d’une certaine façon, un aveu de leur existence. On explique cette libération par le fait qu’ils avaient demandé pardon. Ils n’ont donc pas été libéré au terme d’un processus porté par la justice mais sur une décision du président [Paul Kagame]. Et peu de temps après, le président les a avertis qu’il pourrait les renvoyer en prison le cas échéant. Voilà ce que j’observe.

Louise Mushikiwabo a-t-elle le profil requis pour exercer le mandat de secrétaire générale ?

Il ne me revient pas d’analyser son profil. Je suis venu servir cette organisation dont les fondamentaux sont ses valeurs, ses principes. Je m’en sens légataire. L’important pour moi est de défendre son intégrité dans un monde où l’on voit des attaques contre le multilatéralisme et un certain relativisme sur les valeurs universelles.

Quand Louise Mushikiwabo dit qu’elle veut une présence plus forte de l’OIF sur l’échiquier mondial, cela vous fait-il bondir ?

Je ne vois pas comment l’OIF pourrait se prévaloir d’une présence plus forte dès lors que l’on considère que son action politique est accessoire.

Pour nous, la langue française est un outil pour agir

Craignez-vous que l’OIF perde sa dimension politique si vous n’êtes pas réélue ?

Il y a de quoi le craindre, oui, parce que des voix s’élèvent pour dire que la Francophonie devrait être recadrée et être uniquement dédiée à la promotion de la langue française. Mais nous ne sommes pas une Alliance française ! Nous n’avons jamais été cela. Pour nous, la langue française est un outil pour agir.

 

Comment avez-vous appris qu’Emmanuel Macron soutenait la candidature de Louise Mushikiwabo ?

À la télévision. Je rentrais de Genève, où nous venions de tenir une conférence très importante sur la lutte contre les trafics de médicaments, qui font des centaines de milliers de morts chaque année en Afrique. J’ai découvert cela en regardant les actualités.

Michel Euler/AP/SIPA

Emmanuel Macron aurait pu avoir une approche plus élégante

Avez-vous été heurtée de l’apprendre de cette manière ?

J’ai été plutôt étonnée, oui. Je suis secrétaire générale de la Francophonie, une organisation dont le siège  se trouve à Paris. J’avoue qu’on aurait pu faire preuve d’une approche plus élégante à mon égard.

Vous en êtes-vous expliquée avec le président français ?

Non, car il n’y a pas eu d’occasion pour le faire. Mais ce n’est pas faute de l’avoir demandé…

Dans quelles conditions ?

Mon directeur de cabinet a effectué des démarches formelles en ce sens.

Après l’annonce d’Emmanuel Macron, votre équipe semble avoir accusé le coup…

Nous n’avons pas été les seuls. Cela a créé un malaise au sein de la Francophonie. Évidemment des chefs d’État m’en ont parlé.

DR / Copie d’écran Twitter Michaëlle Jean

Pensez-vous que les présidents africains vous soutiendront à Erevan ?

Ils y seront entre eux. Moi, je présenterai un bilan. Un premier mandat sert à établir un état des lieux : préciser les objectifs, déployer des programmes et des projets… On analyse ensuite l’impact de ces actions pour savoir ce qu’il faut consolider. Normalement, c’est sur la foi de cela qu’on décide de la reconduction ou non pour un second mandat.

Reste qu’à Nouakchott l’UA s’est rangée derrière votre rivale…

Étiez-vous dans la salle ? Il n’y a eu ni discussion ni débat. Là aussi, il y a un malaise. Tout se décidera à Erevan. Le sommet sera un moment de vérité qui permettra de décider quelle Francophonie nous voulons. Je suis confiante.

Irez-vous jusqu’où bout ?

Vous êtes sérieux ?

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