Société

[Tribune] Baby boom et croissance démographique : y-a-t-il trop de bébés africains ?

Par

Économiste et analyste politique, Gilles Olakounlé Yabi est le fondateur de WATHI, think tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest (www.wathi.org).

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Un enfant joue avec des jumelles, lors de la journée mondiale du jeu, à Johannesburg en 2013 (illustration). © Denis Farrell/AP/SIPA

Combien de temps le continent abandonnera-t-il la question du contrôle des naissances aux agences onusiennes et aux ONG ? Pour Gilles Yabi, fondateur du think tank citoyen WATHI, la démographie subsaharienne sera l'un des thèmes incontournables des années à venir. Et il est temps que les sociétés africaines s'en saisissent.

« Africa’s dangerous baby boom », que l’on peut traduire par « la dangereuse explosion des naissances en Afrique » : c’est ce titre en couverture du très réputé hebdomadaire international The Economist qui, je dois l’avouer, m’a poussé à acheter un exemplaire à l’aéroport de Dakar. À l’intérieur du journal, le titre de l’article est explicite, et comme souvent avec ce magazine, bien trouvé : « Babies are lovely but… ». Comprendre : « Les bébés sont adorables mais… ». Mais quoi ? « Le taux de fécondité en Afrique maintient le continent dans la pauvreté », annonce avec grande clarté l’introduction de l’article.

Le sentiment qui m’a poussé à acheter ce numéro n’était ni une fascination pour le sujet, ni le partage de l’angoisse exprimée par le titre, pas plus que l’espoir d’apprendre quelque chose de vraiment nouveau sur la démographie africaine. J’avais déjà lu beaucoup d’articles de presse et d’études élaborées de démographes sur les tendances des pays africains, pointant unanimement sur le maintien de taux de fécondité élevés et sur la conséquence certaine de ce fait, une multiplication par deux ou davantage de la population de plusieurs pays du continent d’ici à l’année 2050, soit en trois décennies seulement.

Manika Kamara/AP/SIPA

La cadence démographique des pays les plus pauvres et les plus fragiles est une menace à la sécurité, à la stabilité, et au bien-être des populations

Je dois avouer que c’est l’agacement qui m’a poussé à effectuer cet achat. Je voulais savoir comment l’hebdomadaire célèbre pour ses unes péremptoires sur l’Afrique – « The hopeless continent » (Le continent sans espoir) en 2000, puis « Africa rising » (l’Afrique émergente) en 2011 – allait informer son auguste lectorat international sur le dangereux « baby boom » africain, après avoir entendu si souvent au cours des derniers mois des dirigeants occidentaux, des essayistes, des journalistes, s’émouvoir à l’envi, avec plus ou moins d’honnêteté intellectuelle et de subtilité, de la démographie galopante de l’Afrique subsaharienne.


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Ce sentiment d’agacement rappelle un peu celui des résidents d’origine africaine en Europe qui se réveillent chaque matin en entendant à la radio parler de l’immigration comme du problème majeur pour la nation où ils vivent. Le sentiment que l’on ne parle que de vous et pas franchement en bien. Le sentiment que les humiliations, les crimes du passé et les vexations mâtinées de racisme qui se poursuivent dans le présent prennent une nouvelle forme. Celle de la hantise d’une invasion non pas seulement de l’Europe, mais de notre planète commune par des hordes de bébés africains qui deviendront des adultes désespérés essaimant de toutes parts.

Le petit dossier de The Economist que je m’apprêtais à accabler de tous les maux s’est révélé à la lecture clair, équilibré, fondé sur les faits et sur une analyse qu’on ne peut raisonnablement pas contester : la cadence démographique des pays les plus pauvres et les plus fragiles du continent est une menace à la sécurité, à la stabilité, et évidemment, au bien-être des populations actuelles et futures.


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Ben Curtis/AP/SIPA

La fécondité subsaharienne est le résultat de l’absence de politiques publiques, ignorées par des décideurs obnubilés par l’enrichissement individuel

La fécondité subsaharienne élevée ne serait pas en soi un problème si elle ne résultait pas de l’absence de progrès significatifs sur plusieurs décennies dans l’éducation des populations, et en particulier dans celle des filles dans beaucoup de pays africains. Si elle n’était pas la conséquence dans beaucoup de cas du refus implicite de lutter contre les inégalités profondes entre les chances d’épanouissement offertes aux garçons et aux filles dans les classes sociales largement majoritaires de nos pays.

Elle ne serait pas un problème si elle n’était pas la conséquence d’un abandon par les élites dirigeantes depuis des décennies de toute prétention à influencer positivement l’avenir de leurs sociétés. Si elle n’était pas le résultat de l’absence de politiques publiques, ignorées par des décideurs obnubilés par l’enrichissement individuel rapide par tous les moyens, par la conservation du pouvoir et de privilèges indécents ou résignés face à la disparition des idéologies politiques et des débats d’idées sur le type de sociétés que l’on veut construire dans un contexte de démocraties électorales vides de substance.


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La fécondité élevée dans l’espace sahélien, par exemple, ne serait pas un tel danger si elle ne se conjuguait pas avec des contextes économiques, sociaux, politiques et sécuritaires déjà très précaires et avec des besoins d’investissements sanitaires, éducatifs et énergétiques massifs sans commune mesure avec les capacité des Etats. Elle ne serait pas un sérieux problème si elle n’était pas la conséquence de l’ampleur et de la résilience de faits aussi simples que les grossesses et les mariages d’adolescentes et de fillettes.

Allons-nous continuer longtemps à abandonner le traitement de questions vitales pour nos pays aux agences onusiennes et aux ONG ?

Un des chapitres du rapport Goalkeepers publié récemment par la fondation Bill et Melinda Gates, cité par The Economist, expliquait comment le recul de  quelques années de l’âge de la première grossesse pourrait réduire significativement le taux de fécondité dans les pays africains, sans entraver les choix individuels des femmes. Peut-on vraiment prétendre que les jeunes filles qui deviennent mères entre 15 et 18 ans, fort nombreuses dans les zones rurales ouest-africaines, font le choix libre et informé de tomber enceinte et sont parées pour connaître des vies épanouissantes ?

Dans combien de pays africains, les questions de santé reproductive et de bien-être familial, parmi les plus fondamentales pour toute société humaine, font-elles parties des sujets de débats argumentés entre acteurs politiques pendant des campagnes électorales ? Allons-nous continuer pendant encore longtemps à abandonner le traitement de questions vitales pour nos pays aux agences onusiennes et aux ONG internationales et nationales comme s’il ne s’agissait pas là avant tout de questions relevant des choix de société et donc de choix politiques cruciaux ?


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Jerome Delay/AP/SIPA

Que nous nous en offusquions ou non, la démographie subsaharienne sera un des thèmes permanents de discussions internationales pendant très longtemps. Les projections à horizon 2050 et à horizon 2100 de la population africaine continueront à être scrutées et ressassées avec attention et appréhension par les « autres » régions du monde, à commencer par celles dont le poids démographique se réduira significativement face à ceux de l’Asie et de l’Afrique.

Les dirigeants, les acteurs politiques, les chercheurs, les intellectuels et les citoyens africains de manière générale devraient se sentir encore plus concernés que nos voisins sur la planète. On parle après tout nos descendances.

Le meilleur antidote à l’agacement, voire à l’exaspération, face aux intrusions dans l’intimité de nos sociétés qui ont déjà connu tant de violences et d’humiliations, est de faire preuve de responsabilité. Regarder l’état de notre continent tel qu’il est, débattre sans tabou de toutes les questions fondamentales pour l’avenir de nos populations et faire des choix politiques forts et raisonnés reflétant l’intelligence et la dignité collectives de nos sociétés.

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