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Les leçons d’un scrutin

Recul du FLN au profit du RND, importance de l'abstention et du vote blanc, succès des petits partis... Les élections législatives du 17 mai ont modifié les équilibres au sein du Parlement, y compris dans les rangs de l'Alliance présidentielle.

Abstention massive (deux électeurs sur trois), importance du vote blanc (un votant sur six), morcellement de la représentation nationale (21 partis représentés à l’Assemblée populaire nationale) et suspicion de fraude entretenue par les déclarations contradictoires du ministère de l’Intérieur et la Commission de surveillance des élections : tels sont les principaux enseignements des élections législatives du 17 mai. Autant dire que le verdict des urnes aura des conséquences importantes sur l’échiquier politique algérien. Et, en premier lieu, sur l’Alliance présidentielle.
Regroupée derrière Abdelaziz Bouteflika, cette dernière est composée de deux partis nationalistes, le Front de libération nationale (FLN), l’ex-parti unique dirigé par le Premier ministre Abdelaziz Belkhadem, et le Rassemblement national démocratique (RND), de l’ancien chef du gouvernement Ahmed Ouyahia, ainsi que d’une formation islamiste, le Mouvement de la société pour la paix (MSP), de Bouguerra Soltani, proche des Frères musulmans. Certes, l’Alliance présidentielle conserve aisément la majorité absolue – 249 sièges sur 389 -, mais, à bien y regarder, le rapport des forces en son sein se trouve complètement modifié.

La bataille du perchoir. Quelques jours avant le scrutin, Abdelaziz Belkhadem affichait pourtant ses certitudes : « Mon parti fera mieux qu’en 2002. » Cette année-là, le FLN avait, à lui seul, obtenu la majorité absolue des sièges (199). Selon un quotidien algérien, le secrétaire général était si sûr de son fait qu’il n’avait pas hésité à mettre son poste dans la balance, en cas d’échec. Résultat : une perte de 63 sièges.
À Hydra, au siège du parti, on s’efforce de relativiser la défaite : « Nous restons la première force politique du pays, se console un ministre, ce qui nous permet de briguer légitimement le perchoir. » Trois hommes sont en lice pour la présidence de l’APN : Abdelkrim Gheraieb, actuel ambassadeur au Mali et député de Tébessa ; Salah Goudjil, élu de Sétif, sur les hauts plateaux ; et Abdelaziz Ziari, ministre des Relations avec le Parlement et nouveau député d’Alger.
Le premier semble tenir la corde. Il a d’abord pour lui ses qualités de diplomate et de négociateur. Dans les années 1980, il joua par exemple un rôle important dans la libération des otages de l’ambassade américaine à Téhéran et, plus récemment, servit de médiateur entre la rébellion touarègue et les autorités maliennes. Autre atout : il est originaire de l’est du pays, une région jusqu’ici largement sous-représentée au plus haut niveau du pouvoir. Goudjil souffre pour sa part d’un sérieux handicap : lors de la présidentielle de 2004, il a eu la mauvaise idée de prendre le parti d’Ali Benflis contre Bouteflika. Quant à Ziari, la perspective de devenir le troisième personnage de l’État ne semble pas le transporter d’enthousiasme. Pourtant, tout n’est pas joué. Une quatrième personnalité pourrait se mêler à la course : Hachemi Djiar, actuel ministre de la Communication et nouvel élu de Boumerdès, qui jouit de la confiance du chef de l’État.

L’espoir des « Frères ». Convaincu d’être en mesure de séduire la quasi-totalité des électeurs islamistes, le MSP tablait sur 30 % des sièges. Il n’en obtient que 13 %. Bouguerra Soltani, le président du parti, se réjouit néanmoins d’une progression de 14 sièges, tout en mettant en cause la fraude électorale. Pourtant, les « Frères » ne désespèrent pas de décrocher le perchoir. Leur analyse est simple, voire simpliste. Leurs partenaires de la coalition au pouvoir détenant l’un (le FLN) la primature, l’autre (le RND) la présidence du Sénat, ils veulent croire qu’ils consentiront à leur abandonner celle de l’APN. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Comment croire en effet qu’un islamiste puisse accéder à une fonction aussi prestigieuse sans l’aval de Bouteflika ? Or ce dernier a, semble-t-il, été échaudé par le choix du précédent titulaire du poste, Amar Saïdani, dont on a découvert un peu tard qu’il était loin d’avoir l’envergure requise. À preuve, il n’a même pas été investi par le FLN pour briguer un nouveau mandat. Cette fois, on se gardera sans doute d’un choix par trop hasardeux.
Reste le cas du RND. On avait craint le pire pour ce parti né dans la douleur de l’insurrection islamiste, dans les années 1990. En mai 2006, son secrétaire général, Ahmed Ouyahia, a été soudainement limogé de son poste de chef de gouvernement, sans raison politique apparente. Laissant passer l’orage, le RND s’est préparé avec soin à l’échéance législative. Avec succès, puisqu’il passe de 41 à 62 députés – c’est la plus forte progression. Contrairement aux autres leaders, Ouyahia s’est abstenu de toute déclaration publique après la proclamation des résultats. Moins par modestie que parce qu’il s’attendait, à l’évidence, à mieux. Lui aussi est convaincu que son parti a été spolié de nombreux sièges par les irrégularités auxquelles se sont laissés aller ses alliés du FLN.

Irrégularités en tout genre. Quoi qu’il en soit, plusieurs centaines de recours ont été déposés sur le bureau de Boualem Bessaieh, le président du Conseil constitutionnel. Les motifs en sont variés : bourrage d’urnes, falsification de fichiers électoraux, achat de voix, etc. Le juriste Saïd Bouchaïr, qui préside la Commission politique de surveillance des élections, a saisi le président Bouteflika d’un certain nombre de dysfonctionnements. Principal accusé : le FLN, dont le chef de l’État est le président d’honneur. Ça fait un peu désordre ! Pour tenter d’apaiser les esprits, le ministre de l’Intérieur a cru bon d’estimer que « les irrégularités commises n’ont eu aucune incidence sur les résultats du scrutin » et que « le président de la Commission s’est trompé de bonne foi ». Grosse colère de celui-ci, qui a aussitôt confirmé les termes de sa lettre à Bouteflika. Comment les suspicions ne seraient-elles pas renforcées par une telle cacophonie ?
Le FLN se défend en affirmant que « seul le Conseil constitutionnel est habilité à statuer sur les accusations de fraude ». Les « déçus du 17 mai » se sont engouffrés dans la brèche pour réclamer l’organisation d’un nouveau scrutin – rien de moins. Pourtant, entre les résultats annoncés par le ministre de l’Intérieur, le 18 mai, et ceux officiellement proclamés par le Conseil constitutionnel, trois jours plus tard, les différences sont minimes : le RND gagne un siège supplémentaire ; le MSP en perd un ; et une petite formation, le Parti national pour la solidarité et le développement (PNSD), est privée des deux sièges qu’elle croyait avoir conquis.

Victoire des « schtroumpfs ». La vraie nouveauté du scrutin réside toutefois dans l’éclatement du spectre politique. Jusqu’ici, lors de chaque consultation électorale, on voyait apparaître d’improbables et éphémères partis qui n’obtenaient généralement aucun élu et s’évanouissaient aussitôt. L’adjonction au scrutin de liste d’une dose de proportionnelle a changé la donne. Une foule de tout petits partis sans réel ancrage populaire – les sanafirs (« schtroumpfs »), comme on les appelle ici (voir J.A. n° 2418) – compteront une poignée de députés dans la prochaine Assemblée. C’est notamment le cas des écologistes du Mouvement national nature et développement (7 sièges). Arrivés en quatrième position (33 députés), les « indépendants » sans étiquette politique pourront constituer un groupe parlementaire (ce qui est possible à partir de 20 élus) et bénéficier de tous les avantages afférents : représentation au bureau de l’Assemblée et dans les différentes commissions, etc.
Renforcée par le charisme de certaines têtes de listes (une élégante femme d’affaires à Sétif, un humoriste à Djelfa), cette tendance à la dissémination des suffrages constitue un indiscutable désaveu pour les partis traditionnels, dont le travail de terrain n’a jamais été le point fort. L’importance de l’abstention et du vote blanc en est un autre.

Vote sanction. Du vieil exilé Abbassi Madani, président de l’ex-Front islamique du salut (FIS), au très exalté Ali Benhadj, son ancien adjoint, en passant par « l’historique » Hocine Aït Ahmed, patron du Front des forces socialistes (FFS), ou Abou Moussab Abdelwadoud, émir d’al-Qaïda au Maghreb islamique, tous ceux qui ont appelé au boycottage de la consultation se sont empressés de s’octroyer les « suffrages » des 65 % d’abstentionnistes. En fait, le taux de participation n’est inférieur que de 7 points à celui de 2002 (35,6 %, contre 42,4 %).
L’importance numérique du vote blanc est assurément plus significative. Sur 6 millions de votants, 1 million ont en effet refusé de choisir – chiffre énorme. À Aïn Temouchent (450 km à l’ouest d’Alger), pour manifester sa désapprobation, un plaisantin a même glissé dans l’enveloppe la photo du président français Nicolas Sarkozy ! Si le niveau de l’abstention est une gifle pour l’administration, le vote blanc constitue une sorte d’humiliation pour la classe politique. Le message est en effet le suivant : « J’accomplis mon devoir électoral, mais refuse tous les candidats que vous me proposez. » Le moins que l’on puisse dire est que la légitimité de la nouvelle Assemblée n’en est pas renforcée, même si Yazid Zerhouni, le ministre de l’Intérieur, s’est efforcé de relativiser la gravité du phénomène. Après tout, lors des législatives italiennes d’avril 2006, le taux de participation a péniblement dépassé 30 %, a-t-il rappelé. Et les dernières élections de la mi-mandat, sept mois plus tard, n’ont mobilisé que 32 % des électeurs américains
Par ailleurs, pour la première fois depuis l’introduction du multipartisme, une formation communiste sera représentée au Parlement. Il s’agit du Mouvement pour la démocratie sociale (MDS), héritier du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), et, plus lointainement, du Parti communiste algérien (PCA). Mais ce sont les frères ennemis trotskistes – singularité algérienne – qui constituent aujourd’hui la principale force d’opposition. En 2002, la victoire du Parti des travailleurs (PT), de Louisa Hanoune, dans 19 circonscriptions avait souvent été analysée comme un « accident ». Ce n’était manifestement pas le cas, puisque le PT en remporte, cinq ans plus tard, 26. À l’issue du scrutin, Hanoune a exclu que son parti rejoigne l’Alliance présidentielle en échange de quelques strapontins ministériels et s’est résolument inscrite dans une logique d’opposition. En revanche, les islamistes d’el-Islah enregistrent un échec cinglant. L’ancien parti d’Abdallah Djaballah, leader charismatique emporté par le vent d’une dissidence interne, n’obtient que trois sièges, contre une quarantaine dans l’Assemblée sortante.
Quant aux « démocrates » du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), de Saïd Sadi, ils confirment avec 19 élus leur audience dans le centre du pays, et notamment en Kabylie, leur fief. Le RCD n’exclut pas a priori l’hypothèse d’une participation au gouvernement, mais, pour lui, l’urgence est de nouer des alliances afin de s’assurer le ralliement d’au moins un député, « indépendant » ou autre : avec 20 élus, il pourrait en effet constituer un groupe parlementaire. En revanche, la consultation a tourné à la débâcle pour les arouch, ces comités de villages qui avaient animé la contestation kabyle en avril 2001, puis conduit les négociations avec le pouvoir. Alors qu’ils se prévalent d’une forte légitimité populaire, ils n’obtiennent aucun élu. Quant à l’Alliance nationale pour la République, le parti de l’ancien Premier ministre Réda Malek, elle obtient 4 sièges et ne désespère pas d’en obtenir plusieurs autres grâce aux onze recours qu’elle a introduits auprès du Conseil constitutionnel.

Et maintenant ? La nouvelle Assemblée devrait être installée le 28 mai. Le jour même, elle élira son président et son bureau. Les groupes parlementaires devraient être constitués au cours des jours suivants. Dans la foulée, le Premier ministre Abdelaziz Belkhadem présentera au président de la République la démission de son gouvernement. Vraisemblablement, ce dernier le chargera de constituer une nouvelle équipe très largement remaniée par rapport à la précédente. Les ministres dont, de près ou de loin, les noms ont été associés à l’affaire Khalifa devraient notamment être écartés, mais ils ne seront pas les seuls. Si Belkhadem est reconduit, il devra présenter son programme politique devant le Parlement, ce qu’il n’avait pas fait en mai 2006, quand il avait succédé à Ahmed Ouyahia.

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