Diplomatie

À Tunis, Matteo Salvini met la pression sur le dossier de la migration

Matteo Salvini, le nouveau ministre italien de l’Intérieur. © Ettore Ferrari/AP/SIPA

Pour sa première visite officielle à Tunis, le ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini, a appelé au rapatriement des Tunisiens arrivés illégalement dans son pays et redemandé aux autorités d’œuvrer à bloquer l’émigration irrégulière.

« Notre priorité est de bloquer les centaines de milliers d’arrivées incontrôlées que nous avons enregistrées ces dernières années », a assuré Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur et vice-président du Conseil des ministres italien, lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue tunisien Hichem Fourati, jeudi 27 septembre à Tunis. Et pour endiguer ces arrivées, Salvini a choisi de s’attaquer en premier lieu aux Tunisiens.

Le système d’expulsion est déjà bien huilé. De juillet à octobre 2017, parmi les quelque 5 500 Tunisiens arrivés à Lampedusa et en Sicile, 2 200 ont été renvoyés vers leur pays d’origine. Insuffisant pour Salvini, qui souhaite augmenter les quotas en vigueur. « Ce que veut Salvini, c’est renégocier les termes de l’accord bilatéral sur la migration.

Selon le ministère italien de l’Intérieur, 4487 Tunisiens sont arrivés clandestinement en Italie depuis le début de l’année, contre 6092 sur l’ensemble de 2017. Pour l’instant, l’Italie peut rapatrier jusqu’à 80 Tunisiens par semaine », explique Stefano Torelli, chercheur spécialiste de la Tunisie et consultant pour différentes institutions, dont le Parlement italien.

4 487 clandestins tunisiens depuis janvier

Les dispositions adoptées il y a quelques jours par le gouvernement italien pour limiter l’immigration clandestine vont dans le même sens : allongement des délais de rétention administrative (de 90 à 180 jours), réduction du nombre de permis de séjours humanitaires, ou encore généralisation de l’utilisation des pistolets électriques pour les forces de l’ordre. Des mesures jugées draconiennes, mais toutes promises par l’extrême droite italienne en amont des dernières élections.

Le ton avait été donné le 29 août, avec l’arrestation de six pêcheurs tunisiens à qui il est reproché d’avoir remorqué jusque dans les eaux territoriales italiennes une embarcation de migrants qu’ils considéraient en déroute. Ils ont depuis été libérés, mais sont toujours sous le coup d’une enquête en Italie.

Le risque, c’est que les autorités généralisent l’utilisation de la force policière

« Le risque, c’est que les autorités généralisent l’utilisation de la force policière », redoute Mussie Zerai, responsable de l’agence humanitaire Habeshia et défenseur des migrants en Italie – par ailleurs candidat au Prix Nobel de la paix 2015.

Arrivées et mortalité en baisse

« Vous avez pris une position extrémiste anti-migratoire en parlant de flux qui augmentent, alors qu’en réalité c’est l’inverse », a lancé Messaoud Romdhani, président du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), dans une lettre adressée à Matteo Salvini à la veille de sa visite. Réfutant le terme d’« invasion » – régulièrement employé par le responsable transalpin – l’activiste assure qu’en 2017, les arrivées sur les côtes italiennes ont chuté de près de 80%, à la faveur du pacte de Marco Minniti avec les autorités libyennes. Dans le même temps, le risque de mortalité est passé d’un mort sur 42 à un mort sur 18 tentatives.

Les Tunisiens représentent toutefois le premier contingent d’étrangers en Italie, avec un quart des 21 000 migrants qui y ont été admis cette année, selon le ministère italien de l’Intérieur. « La Tunisie nous exporte ses criminels », avait accusé Salvini en juin dernier. Des propos qui avaient suscité une vive polémique, ainsi que la convocation de l’ambassadeur italien à Tunis.


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Si les Tunisiens arrivés en Europe peinent à sortir de la clandestinité, car il leur est difficile d’obtenir l’asile, cela ne les décourage pas pour autant.

Pourquoi le droit de migrer devrait-il être garanti aux Italiens, alors qu’il est dénié aux autres ?

De son côté, le FTDES rappelle avec ironie qu’au XXe siècle, « les Italiens furent nombreux à quitter leur pays sans visa de travail». Le collectif estime d’ailleurs à 8 645 leur nombre aujourd’hui en Tunisie. « Des milliers de jeunes Italiens émigrent actuellement vers d’autres pays d’Europe. Pourquoi ce droit devrait-il leur être garanti, alors qu’il est dénié aux autres ? », s’interroge aussi Mussie Zerai.

Externaliser la question migratoire ?

« Salvini est entré en fonction en juin. Dès l’été, il communiquait sur sa volonté de se rendre dans les pays du Maghreb afin de renégocier les accords sur l’immigration. C’était sa promesse vis-à-vis de l’électorat italien », pointe du doigt Tasnim Abderrahim, chercheuse tunisienne affilié au think tank européen Centre européen de gestion des politiques de développement (ECDPM). Alors que le pays enregistre une baisse considérable des demandeurs d’asile par rapport à l’année dernière, la Grande Botte espère déléguer leur gestion.

L’Italie, comme la Grèce, possède déjà des « hotspots », ces centres d’enregistrement des migrants arrivés en Europe par leur sol, en vertu des accords de Dublin. Ces structures ont vocation à les accueillir afin de faire le tri entre les demandeurs d’asile et les migrants dits économiques, qui seront renvoyés chez eux, parfois via un pays tiers comme la Turquie. Des démarches censées être rapides, mais qui dans de nombreux cas s’éternisent.


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Depuis le sommet de Bruxelles consacré aux enjeux migratoires fin juin, l’Union européenne fait pression sur Tunis et ses voisins d’Afrique du Nord. Le Conseil européen avait alors défendu un projet de « plateformes régionales de débarquement » sur la rive sud de la Méditerranée. La Tunisie, le Maroc et l’Algérie ont refusé en bloc.

« Cela fait deux ans que l’Europe négocie avec la Tunisie pour conclure des accords de réadmission, mais les discussions traînent », explique Tasnim Abderrahim. Pour elle, Salvini ne veut simplement plus attendre, souhaitant même « tirer l’Europe de son sommeil », menaçant d’envoyer un croiseur militaire au large des côtes tunisiennes pour épauler les sécuritaires.

Pas de droit d’asile en Tunisie

Les arguments économiques pèsent aussi dans la balance. « À travers les dettes et les investissements, les européens peuvent faire pression sur la Tunisie », assure Messaoud Romdhani. Matteo Salvini a d’ailleurs souligné que l’Italie espérait devenir le premier partenaire de la Tunisie, notamment sur le plan économique. Son initiative s’inscrit-elle dans la continuité de la volonté européenne de faire de la Tunisie une plateforme de tri ?

À quoi les renvois peuvent-ils servir, si rien ne garantit que la personne expulsée ne repartira pas ?

Certes, Tunis possède depuis août 2016 une loi relative à la traite humaine, et un projet de loi contre le racisme devrait prochainement être à l’étude à l’Assemblée. Mais le pays ne possède toujours pas de loi d’asile. La protection internationale n’y est accordée que par le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), et seulement aux migrants remplissant des critères bien précis.

« À quoi les renvois peuvent-ils servir, si rien ne garantit que la personne expulsée ne repartira pas ? Il y aura toujours des tentatives », conclut Messaoud Romdhani. Les déplacements des routes migratoires, d’une région à l’autre au gré des fermetures des voies existantes, semblent lui donner raison.

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