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Albert Memmi : « La décolonisation a été un fruit amer »

Un demi-siècle après son célèbre « Portrait du colonisé », l'écrivain franco-tunisien dresse un bilan très sombre des indépendances africaines.

C’est dans le quartier du Marais, au coeur du vieux Paris, qu’habite l’écrivain Albert Memmi depuis le milieu des années 1950 avec son épouse Germaine, agrégée d’allemand. Chercheur et enseignant, il a écrit vingt-cinq livres, alternant fiction, essais, études, et participant à plusieurs aventures tiers-mondistes. En 1957, Memmi, qui avait déjà à son actif La Statue de sel, préfacée par Albert Camus, et Agar, livres qui peignaient l’acculturation et le dilemme d’une jeunesse amère, publie Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur, préface de Jean-Paul Sartre. « Cet ouvrage sobre et clair se range parmi les « géométries passionnées » : son objectivité calme, c’est de la souffrance et de la colère dépassée », écrit le philosophe français. L’essai sera traduit en anglais avec une préface de la Sud-Africaine Nadine Gordimer. Chercheur, professeur et écrivain, Memmi est depuis longtemps entré dans l’aréopage des intellectuels respectés. Un demi-siècle plus tard, à 84 ans, celui qui dit que sa culture et sa sensibilité sont d’abord arabes, revient avec Portrait du décolonisé arabo-musulman. Une sorte de bilan.

Jeune Afrique/l’intelligent : Êtes-vous juif, arabe, tunisien ou français ?
Albert Memmi : Je n’ai pas sollicité l’Histoire qui m’a posé dans son vent. Mon père était artisan bourrelier, ma mère une femme au foyer illettrée. Ma famille était pauvre, et j’étais un juif qui parlait l’arabe dialectal. J’ai appris tard le français. Au lycée Carnot de Tunis, je découvre la douceur et le charme de cette langue qui deviendra mon outil de travail.
Par principe, je ne me revendique d’aucune partie exclusive. Je prends ce qu’il y a de bien chez les uns et chez les autres. Je suis un juif de condition, mais je n’ai aucune pratique de la kippa. Après l’indépendance de la Tunisie, en 1956, je m’installe en France. Puis j’opterai pour la naturalisation. Parce que j’aspirais à devenir intellectuel français. Mais, dans ma vie, à la pauvreté de ma famille s’ajoutera l’humiliation. J’ai fait l’expérience de la xénophobie et du racisme avec les communautés juive, arabe et autres que je fréquentais. Mais je n’ai jamais baissé les bras. Ce qui a forgé mon caractère de rebelle. Et fait de moi un observateur attentif de ma société.
J.A.I. : Vous êtes décolonisé. Moi aussi. De décolonisé à décolonisé, pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’écrire ce livre ?
A.M. : Le temps a passé depuis Le Portrait du colonisé. On m’attendait donc au tournant. On voulait savoir si je pensais que je m’étais trompé. Eh bien non ! Je ne retire rien de ce que j’ai dit à propos des libérations nationales. Sartre soulignait dans sa préface que « le colonialisme refuse les droits de l’homme à des hommes qu’il a soumis par la violence ». Mais, sans laver le colonisateur de certaines séquelles – problèmes des langues, d’acculturation, d’exploitation des ressources -, je dis qu’il serait égoïste et irresponsable de ne pas regarder devant nos portes depuis le temps que nous sommes libres. Lorsqu’on met de côté l’insoluble question des frontières arbitraires, le reste relève de notre responsabilité.
C’est triste à dire, mais le sort du colonisé d’hier s’est encore dégradé après le départ de celui qu’il considérait comme son oppresseur. L’indépendance n’a pas rendu le décolonisé heureux. Les indépendances ont restreint les libertés dans beaucoup de pays et n’ont été souvent qu’un simple transfert de pouvoir. Dans le sens négatif du terme. Qu’on prenne le monde arabe ou l’Afrique noire, les violences sont plus fortes et plus visibles qu’au temps de la colonisation. Les génocides biafrais et rwandais, la guerre civile algérienne, les charniers de la Côte d’Ivoire, tous ces actes d’ignominie n’ont été perpétrés que par des fils du pays. La décolonisation était indispensable, mais elle a été un fruit amer, teinté de deuils. Avec de nouvelles classes bourgeoises nées sous le nez d’autochtones plus que jamais réduits à la misère.
J.A.I. : Quelle en est, selon vous, l’explication ?
A.M. : À l’indépendance, l’erreur fondamentale a été de déconsidérer l’économie. Avec le recul, je dis que les discours d’exaltation des fiertés nationales par la culture étaient un leurre. La liberté, on en jouit, mais ce n’est pas elle qui fait bouillir la marmite. C’est cet aveuglement qui a permis l’émergence des bourgeoisies locales. Sur fond de dictature, de corruption et de népotisme. Sinon, comment des pays comme l’Algérie, le Nigeria, le Venezuela, le Mexique ou les émirats du Golfe pourraient-ils afficher des misères aussi insultantes ? On évalue entre 40 % et 80 % les ressources nationales placées à l’étranger. Des rues entières à Londres et dans d’autres métropoles appartiennent à des magnats arabes et à des hommes politiques africains. Si la richesse n’est pas réinvestie dans le pays qui la produit, on ne crée pas d’industrie nationale. D’où le chômage, la pauvreté, l’émigration, la violence qui sont la marque de l’échec des pays du Tiers Monde. Leurs ressortissants se tournent aujourd’hui vers les pays de l’ancien oppresseur. La honte ! Le plus dramatique est la fuite des cerveaux.
J.A.I. : Qu’est-ce qui, d’après vous, enlise le conflit israélo-palestinien ?
A.M. : Un manque de volonté. Dans Juifs et Arabes, je soulignais que s’il n’y a pas eu, dans l’Histoire, un royaume ou un État palestinien, maintenant celui-ci existe et impose sa présence. La conscience palestinienne est là, alors faisons avec ! L’existence d’un État palestinien est la seule solution. Que les Arabes acceptent pour leur part l’existence d’un État d’Israël comme tel. Et fassent de la place aux minorités arménienne, juive, copte ou kabyle qui vivent parmi eux.
Il faut dire aussi que le conflit n’a pas l’importance qu’on lui donne dans le monde arabe. Il sert simplement de fuite en avant pour les Arabes. Ce que je vais dire peut paraître scandaleux. Sauf que c’est la vérité. Quatre mille morts, Palestiniens et Israéliens compris, c’est dérisoire par comparaison avec ce qui s’est passé au Rwanda, au Biafra ou encore aux 150 000 Algériens tués au cours des dernières années. Les Arabes ne font qu’envoyer les Palestiniens au charbon.

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