Sécurité

RDC : à Beni, l’émoi et les questions après le massacre

Des soldats de l'armée congolaise (FARDC) en novembre 2012 à Minova. © Jérôme Delay/AP/SIPA

La ville de Beni, dans la province congolaise du Nord-Kivu, a été le théâtre samedi 22 septembre d’une violente attaque menée par de présumés rebelles ougandais des ADF. Révoltés et excédés, les habitants s’interrogent sur l’efficacité de la réponse militaire et sur le rôle de la Monusco.

Les images ont fait le tour des réseaux sociaux. Une dizaine de corps sont étendus à même le sol. Des stigmates de blessures par balles balafrent le visage de certaines victimes. Autour des dépouilles, l’entourage est effondré de chagrin. En fin de journée, samedi 22 septembre, l’horreur a une nouvelle fois frappé à Beni, théâtre depuis des années d’un conflit dit « de basse intensité » opposant les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) aux rebelles islamistes ougandais des Forces démocratiques alliées (ADF).

D’après plusieurs témoignages recueillis par Jeune Afrique, l’attaque a débuté samedi aux environs de 17 h 30 au niveau du poste militaire de Kasinga, dans le nord-est de Beni, où stationne un bataillon des FARDC. « Tout laisse à croire que l’armée s’est retrouvée débordée », commente Teddy Kataliko, le président de la société civile de Beni. Les combats ont d’ailleurs causé la mort de quatre militaires congolais, selon le substitut de l’auditeur supérieur militaire du Nord-Kivu, cité lundi par l’AFP.

« Ils tiraient et hurlaient »

Dans des circonstances qui restent encore à éclaircir précisément, les assaillants – une centaine selon Teddy Kataliko – se seraient ensuite déportés au niveau de la commune de Ruwenzori, avant de pénétrer en profondeur dans les faubourgs de Beni. « Aux alentours de 18 h 30, j’ai quitté en moto le centre-ville en direction de la zone est de la ville », témoigne à Jeune Afrique Patrick Siku, qui était aux premières loges durant l’attaque. « Comme il faisait déjà nuit, j’ai allumé mes feux. Et au loin, j’ai aperçu un groupe d’hommes armés en tenue militaire. Il était alors très difficile de les identifier. »

Selon le jeune homme, les assaillants ont alors ouvert le feu dans toutes les directions. « Ils tiraient et hurlaient », raconte Patrick, qui a abandonné sa moto dans la précipitation pour se réfugier à l’abri des balles. « Les FARDC ont tenté de s’organiser. Mais la riposte est intervenue tardivement. Il y avait déjà des victimes », nous assure-t-il.

D’après le dernier bilan des autorités militaires, les assaillants ont tué au moins dix-sept civils – vingt, selon la société civile. Depuis, les visages des victimes défilent sur les réseaux sociaux, à l’image de ce jeune enseignant à la faculté et de sa fiancée.

« Que faisait la Monusco ? », s’interroge Steward Muhindo, un jeune militant de la Lucha à Beni. « Il y a plusieurs bases des Casques bleus – l’une d’entre-elles est à seulement 2 km du centre-ville. On ne comprend pas pourquoi ils ne sont pas intervenus. La communauté internationale donne l’impression d’être davantage concernée par Ebola que par les morts des ADF. »

Notre action a permis d’éviter des drames

En réalité, les forces de la mission onusienne – environ 3 000 hommes dans la zone de Beni – sont bel et bien intervenues lors des combats. « Notre action a permis d’éviter des drames », estime ainsi Charles Bambara, directeur de l’information publique de la Monusco. « Les assaillants avaient pour objectif d’entrer plus en profondeur dans la ville. Lors de la première attaque à Kasinga, une force de réaction rapide de la Monusco [Force intervention brigade, FIB, ndlr] est immédiatement intervenue en soutien aux militaires congolais. Peu après, on nous a signalés une nouvelle attaque un peu plus loin. Et une fois de plus, nous sommes intervenus. »

Manifestations spontanées

Dans la foulée du massacre, des manifestations spontanées ont éclaté à Beni pour dénoncer la présumée inertie des autorités congolaises face à la menace des ADF. Les écoles, les administrations et les commerces ont également fermé leurs portes lundi 24 septembre. Une indignation mêlée de colère, dont les réseaux sociaux se sont largement fait l’écho.

Indignation, aussi, face au relatif silence des médias occidentaux devant ce drame. « Imaginez l’outrage du monde, et des médias si, au lieu de 21 Congolais, c’était 21 gorilles ou okapis qui avaient été massacrés ce week-end à Beni ! Ou si un seul ressortissant américain y avait été contaminé par Ebola… », tweete ainsi la Lucha sur son compte officiel. Avant de s’interroger : « Où est l’humanité ? »

Car le massacre du 22 septembre n’est que le dernier en date d’une longue série de crimes dans la région. Au minimum 180 000 personnes ont dû fuir les violences des rebelles ADF, tenus pour responsables de la mort de centaines de civils. « C’est un groupe très mystérieux. Ils ont une vision extrémiste de l’Islam, et se vengent envers les civils et les FARDC. Si vous tuez un seul de leurs combattants, ils tueront dix des vôtres », explique le chercheur Jason Stearns du Groupe d’étude sur le Congo (GEC), qui a analysé pendant deux ans les ADF.

Présente en RDC depuis le début des années 1990, la rébellion d’origine ougandaise ne compterait plus que 500 ou 600 combattants. Une poignée, face aux milliers de militaires des FARDC lancés à leurs trousses dans les forêts denses du Nord-Kivu. Mais suffisants pour harceler les soldats congolais, leur infligeant de lourdes pertes. Les Casques bleus sont aussi régulièrement visés. En décembre, 2017, l’attaque de la base onusienne de Semuliki a ainsi coûté la vie à quinze Casques bleus.

« Le moral des troupes n’est pas bon »

Face à la persistance du fléau des ADF, l’état-major congolais avait annoncé en début d’année le lancement d’opérations d’envergure destinées à anéantir les ADF. « Force est de constater que l’attaque de samedi illustre la faiblesse des FARDC. Même s’ils se battent farouchement, le moral des troupes n’est pas bon, et les militaires n’ont pas assez de soutien de la part de leurs échelons supérieurs », estime Jason Stearns.

Dans un long rapport publié en 2017, le Groupe d’étude sur le Congo (GEC) avait mis en évidence un écheveau complexe de responsabilités dans ces tueries de masse, insistant notamment sur la présence dans la zone d’une kyrielle de milices locales et de groupes armés qui agissent parfois « sous l’identité des ADF comme couverture pour leurs activités quand cela s’avérait politiquement opportun ».

Le GEC accuse également l’armée congolaise d’avoir fait preuve d’une certaine apathie face aux massacres de civils, dont « certains se déroulaient à moins d’un kilomètre de leurs bases militaires ».

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