Société

Maroc : l’ascenseur social en panne et les citoyens frustrés, selon le dernier rapport du CESE

Un manifestant à Al Hoceima, le 20 juillet 2017. © Therese Di Campo/AP/SIPA

Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) diagnostique les causes sous-jacentes aux vagues de contestation qu'a traversé le royaume au cours des derniers mois.

Chaque année, le Conseil économique, social et environnemental (CESE), institution consultative, rend son rapport. L’an dernier, dans la foulée de l’accueil de la COP 22 à Marrakech, la transition énergétique en était le cœur. Après le Hirak du Rif, mouvement de colère sociale qui a réuni de nombreux citoyens du Nord, le mouvement de boycott visant des grandes marques pour dénoncer la vie chère, et des mouvements sociaux dans différentes villes, à Jerada ou Zagora, le Conseil a décidé cette année de zoomer sur les réalités sociales des Marocains, et leur ressenti.

Dès les premières pages, le rapport annuel de l’instance, adressé au roi Mohammed VI, reconnaît que le Maroc traverse une période agitée. Le compte-rendu de l’année 2017, diffusé samedi 22 septembre, consacre ainsi une vingtaine de pages sur 191 aux « inégalités régionales et territoriales ». Le document reprend en partie les travaux du Haut commissariat au plan et les avis de la Cour des comptes. Il n’en reste pas moins une alarme à propos d’une situation sociale que le Conseil reconnaît comme sensible.


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Le document ne se concentre pas seulement sur les inégalités en elles-mêmes, mais aussi sur leur perception. « L’intolérance par rapport aux inégalités devient de plus en plus élevée, les citoyens étant plus conscients de leurs droits et exprimant davantage leur insatisfaction, leurs besoins et leurs attentes. Ce sentiment de frustration est illustré par le fait que le taux de pauvreté subjective, qui était aux alentours de 45,1% en 2014, dépasse significativement le taux de pauvreté monétaire qui se limite à 4,8%. De même, près de 64% des personnes interrogées lors d’une enquête du Haut commissariat au plan en 2014 estiment que les inégalités ont augmenté au Maroc, contre seulement 7,8% qui pensent que celles-ci ont régressé. »

Un ascenseur social en panne

L’institution – présidée par celui qui est par ailleurs secrétaire général du parti de l’Istiqlal, Nizar Baraka – pointe un « contexte où la participation politique demeure modeste et où la confiance dans les institutions d’encadrement et d’intermédiation s’est affaiblie ». L’absence d’intermédiaires et d’espaces de dialogue a déjà été remarqué par de nombreux observateurs dans le cas du Hirak du Rif.

Seulement 35% des individus de 35 ans et plus ont connu une mobilité sociale ascendante par rapport à leurs parents

Mais surtout, le rapport relève que « le climat d’insatisfaction qui s’installe chez certaines catégories sociales pourrait résulter de la perception de ces dernières, liée à l’affaiblissement de la méritocratie et la défaillance des ascenseurs sociaux classiques, tels que l’accès équitable à l’emploi, l’égalité des chances, une éducation de qualité pour tous, etc. Le manque d’efficacité de l’ascenseur social est confirmé par les chiffres sur la mobilité intergénérationnelle, publiés en 2013 par le Haut commissariat au plan. En effet, seulement 35% des individus de 35 ans et plus ont connu une mobilité sociale ascendante par rapport à leurs parents, les autres ayant plutôt stagné ou bien régressé. »


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Lors de son dernier discours en date, prononcé le 20 août à l’occasion de l’anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple, Mohammed VI appelait à « améliorer qualitativement les dispositifs incitant les jeunes à créer de petites et moyennes entreprises dans leurs domaines de spécialité ».

Aujourd’hui, relève le CESE, l’entrepreneuriat n’est effectivement pas un moyen de huiler l’ascenseur social, du fait notamment d’un « accès inégalitaire au financement en défaveur des porteurs de nouveaux projets ». « L’entrepreneuriat constitue un autre volet où se manifestent certaines inégalités, liées tant à des effets de discrimination qu’à des déficits au niveau de la gouvernance et de l’efficacité des institutions », note le texte.

Des réformes lentes et une gouvernance grippée

Les inégalités viennent aussi d’une lenteur à traduire dans les faits des réformes sociales. Le rapport s’étonne par exemple que « seize ans après l’adoption de la loi 65-00 portant Code de la couverture médicale de base, ce système peine encore à se conformer aux principes d’universalité, de solidarité, d’égalité et de qualité des soins. En effet, le taux de couverture médicale, tous régimes confondus, est de 60% contre 40% de la population qui ne dispose pas d’une couverture médicale ».

Les problèmes de gouvernance contribuent (…) à la persistance des inégalités

Le rapport nomme les maux : « Les problèmes de gouvernance contribuent (…) à la persistance des inégalités. Il s’agit, en particulier, des aspects relevant du manque de cohérence des politiques publiques, et parfois de l’hésitation et de l’attentisme des décideurs politiques, de la non-application effective des textes annoncés, due essentiellement aux longs délais entre la publication des lois et celle de leurs décrets d’application. »

En octobre 2017, le roi a limogé plusieurs ministres et hauts fonctionnaires, notamment chargés des dossiers de la formation professionnelle, de la santé et de l’éducation, suite au rendu d’un rapport critique de la Cour des comptes, autre institution marocaine dont les travaux sont lus de près, tant par le pouvoir que par la société civile.

Inégalités persistantes

Le reste du rapport donne des pistes pour saisir les dynamiques qui sous-tendent la persistance de ces inégalités. Il y a d’abord l’inclusion économique des femmes, considérée comme toujours trop lente. Et puis, bien sûr, l’éducation. « Concernant l’encombrement des salles de cours, la Cour des comptes a révélé dans son référé relatif à la rentrée scolaire 2016-2017 que plus de 2,2 millions d’élèves ont été scolarisés dans des classes surpeuplées, où l’effectif dépasse 40 élèves, ce qui représente 38% de l’ensemble des effectifs », rappelle le CESE.

L’instance remarque, là encore, la lenteur à traduire dans les faits les réformes : « En plus des problèmes structurels auxquels fait face le secteur de l’éducation depuis plusieurs années, il y a lieu de noter également la non-entrée en vigueur pour l’année scolaire 2016-2017 de la Vision stratégique du secteur 2015-2030, pourtant adoptée en 2015. »


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Quelques jours avant la remise du rapport du CESE, le 17 septembre, Saïd Amzazi, ministre de l’Éducation nationale, de la formation professionnelle, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique a présenté à Mohammed VI, au palais royal à Rabat, un rapport sur le bilan d’étape et le programme exécutif dans le domaine du soutien à la scolarité et de la mise en œuvre de la réforme de l’éducation et de la formation.

Mauvais climat économique général

La dynamique macro-économique est aussi pointée du doigt. Si l’activité a enregistré un « rebond » en 2017, c’est par rapport aux « faibles performances » de l’année passée. Surtout, c’est « le secteur agricole qui a été le principal moteur de la croissance » et qui a permis à la croissance du PIB de passer de 1,1% en 2016 à 4,1% en 2017. « Le secteur non agricole n’arrive pas encore à réaliser un rythme de croissance suffisamment élevé ; un constat qui s’affirme, notamment, au niveau du secteur industriel manufacturier », relève le rapport.

La valeur ajoutée de l’ensemble des industries de transformation continue à évoluer à un rythme assez modeste

La critique porte par ailleurs sur la question de l’industrialisation : « Malgré les efforts d’investissement dans les différents écosystèmes et le développement rapide et continu des exportations de certains métiers mondiaux du Maroc (automobile et aéronautique), la valeur ajoutée de l’ensemble du secteur des industries de transformation continue à évoluer à un rythme assez modeste qui ne dépasse pas 2,2% en 2017. Cette situation traduit la coexistence, dans un secteur industriel dual, de métiers dynamiques et bien intégrés aux chaînes de valeurs mondiales, à côté de branches à productivité limitée et à faible valeur ajoutée, et ce, parallèlement à la persistance des activités économiques informelles », conclut la note.

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