Politique

Chawki Tabib : « Le coût de la corruption en Tunisie est estimé à 54 % du PIB »

Chawki Tabib, président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption en Tunisie. © Capture d'écran Youtube / Leaders Tunisie

En Tunisie, les opérations contre la corruption se multiplient. Mais peuvent-elles pour autant marquer un tournant dans la lutte contre ce fléau ? Éléments de réponse avec Chawki Tabib, président de l'Instance nationale chargée de ce secteur.

Chawki Tabib, premier responsable de l’Instance nationale de lutte contre la corruption depuis janvier 2016, devrait passer le témoin en novembre à une Instance de bonne gouvernance et de lutte contre corruption. Il dresse pour Jeune Afrique le bilan des efforts réalisés sous son mandat, avec 12 000 dossiers « dépoussiérés » (dont 96 ont été transmis à la justice en 2016, et 246 en 2017) par une équipe passée de 16 à 142 fonctionnaires (de 4 à 40 enquêteurs), pour un budget porté à 5,11 millions de dinars (1,57 million d’euros) en 2018.

Malgré ces progrès, le chef de la lutte anti-corruption exprime ses craintes. Non candidat à sa propre succession, il appelle notamment à plus d’indépendance du nouvel organe, considérant le cadre qui l’organise contraire « à la lettre et l’esprit » de la Constitution.

Jeune Afrique : Vous avez déclaré que la démocratie est menacée en Tunisie, et qu’un retour à la case départ restait envisageable. La corruption fait-elle partie des pratiques qui résistent aux réformes ?

Chawki Tabib : Ma crainte repose sur un constat hélas amer : les lobbys de la corruption ayant profité de la faiblesse de l’État et de l’instabilité politique se sont encore renforcés, alors qu’ils auraient dû au contraire reculer.


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Une démocratie naissante comme la nôtre est à ce stade encore trop fragile. Elle peut de nouveau vaciller. Les connexions entre l’argent sale, l’administration profonde, les officines parallèles qui se nichent dans les articulations de l’État, ainsi que de pseudo-médias, font que la menace d’un retour en arrière n’est pas exclue.

Une démocratie ne peut pas survivre dans un système où la corruption risque de métastaser. Mais nous pouvons toujours y remédier en attaquant les causes profondes, c’est-à-dire un système corrompu, voire mafieux.

Les politiques participent-ils à la reproduction de ce système ?

Certaines personnes, dont le passé et les pratiques douteuses sont connues, ont pu se recycler et intégrer de nouveau la scène politique. Le système a pu se reproduire, même de manière partielle, et ces personnes sont quasi intouchables du fait de l’immunité dont elles bénéficient. Une immunité que leur confère la loi.

Dans quels secteurs la corruption est-elle encore la plus présente, et quel est son coût ?

Malheureusement, aucun secteur n’est épargné. Outre la petite corruption que l’on retrouve partout, le phénomène est aussi très répandu dans les marchés publics, le recrutement dans la fonction publique, les autorisations administratives. Nous avons ainsi beaucoup travaillé à créer des « îlots d’intégrité » dans le secteur de la santé, des douanes et les collectivités locales.

Par son ampleur, la corruption est aussi un frein, voire un repoussoir, pour l’investissement étranger

En y intégrant le commerce informel et la contrebande, qui est une de ses formes les plus répandues, le coût de la corruption est estimé à 54 % de notre PIB. Ce chiffre en lui-même est alarmant. L’impact de la corruption est énorme sur nos équilibres financiers, sans oublier que, de par son ampleur, c’est aussi un frein voire un repoussoir pour l’investissement étranger.

L’enquête sur les  soupçons d’exploitation illégale du gisement de pétrole Halk El Menzel se poursuit. Le chef du gouvernement Youssef Chahed a voulu taper du poing sur la table en limogeant le ministre de l’Énergie, le secrétaire d’État chargé des mines mais aussi des cadres de l’Entreprise tunisienne d’activités pétrolières (ETAP). Cette affaire peut-elle amorcer une accélération dans la lutte contre la corruption de tout un secteur ? 

Nous avons œuvré pour qu’il y ait une transparence exemplaire dans le domaine de l’exploitation des ressources énergétiques, et nous avons adressé aux parties intervenantes nos recommandations pour une bonne gouvernance. Nous avons dans ce sens fourni un document exhaustif de ce qu’il y a lieu d’entreprendre, pour que désormais aucun doute ne plane sur la manière dont on gère ou on exploite nos ressources naturelles.

Le chef du gouvernement tunisien, Youssef Chahed, le 10 novembre 2016 © Francois Mori/AP/SIPA


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Quels sont les acquis en termes de lutte contre la corruption des dernières années ?

La stratégie nationale de la bonne gouvernance et son plan d’action ont été adoptés en décembre 2016. La loi relative à la protection des lanceurs d’alertes a été votée et adoptée en mars 2017. Celle sur la déclaration du patrimoine, de l’enrichissement illicite et le conflit d’intérêt a été promulguée tout récemment, en 2018.

Certains textes connaissent des imperfections et je regrette qu’ils aient été discutés à la hâte, sans intégrer les recommandations de l’instance. Les décrets d’application de la loi relative à la protection des lanceurs d’alerte tardent par ailleurs à être publiés, mais la voie semble tracée.

En matière d’investigation et d’instruction des affaires de corruption, le pôle judiciaire économique et financier est opérationnel. Par ailleurs, et sur un tout autre front, l’instance, en engageant une large campagne de sensibilisation et en installant un numéro vert pour la dénonciation des cas de corruption, a généré le dépôt et la réception de milliers de plaintes. Nous avons gagné quelques batailles. Idem pour la justice tunisienne, qui avec célérité s’est emparée de ces dossiers en diligentant les procédures nécessaires.

L’administration dite « profonde », au pouvoir tant tentaculaire que pernicieux, fait preuve de beaucoup de résistance

Il reste du chemin à parcourir, comme par exemple amender sans tarder le Code pénal et le Code des procédures pénales, afin d’incriminer certains faits non prévus par la loi. Il convient aussi de revoir les procédures dont les voies de recours peuvent freiner voire entraver la justice, et participer in fine à faire de l’impunité un état de fait.

Les administrations coopèrent-elles, ou bien existe-t-il encore des résistances au changement de culture que vous tentez d’insuffler ?

L’administration dite « profonde », au pouvoir tant tentaculaire que pernicieux, fait preuve de beaucoup de résistance. Toutefois, notre instance, la justice, la pression citoyenne, conjuguée à la volonté politique exprimée dans le pacte de Carthage (qui définit la corruption comme 3ème priorité du gouvernement d’union nationale, ndlr), ainsi que toutes les autres parties intervenantes, participent à un léger déclin de cette résistance. Nous avons posé les jalons d’une vraie collaboration avec l’administration. Les dossiers ont été sortis des tiroirs. Leur traitement a enregistré une nette accélération, bien que les ministères ne soient pas tous au même niveau de réactivité et de collaboration.

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