Sport

Kenya : Eliud Kipchoge, quand un gamin du rift devient « kaiser » du marathon

Le Kényan Eliud Kipchoge lors d'un entraînement le 17 mars 2017 à Eldoret au Kenya. © AFP/SIMON MAINA

En battant le record du monde de sa discipline, le 16 septembre à Berlin, le Kényan Eliud Kipchoge s’impose sans doute comme le meilleur marathonien de l’histoire. Le résultat d’une combinaison entre un entraînement traditionnel et une technologie de pointe.

L’ambiance est inhabituelle, entre l’excitation et l’admiration. Jamais, peut-être, un coureur n’avait été aussi scruté par les spectateurs alors qu’il avalait les derniers mètres de l’avenue Unter den Linden, sous la célèbre porte de Brandebourg, entre les bâtiments modernes des ambassades française et américaine. Dimanche 16 septembre, sous les yeux des athlètes du monde entier, à l’heure où le Berlin de la nuit émerge à peine, le Kényan Eliud Kipchoge vient de parcourir les 42 kilomètres du marathon de la capitale allemande, un des plus cotés de la planète, en un peu plus de deux heures. Dans quelques mètres, il sera le nouveau détenteur du record du monde de la spécialité.

Insolente facilité

Kipchoge, 33 ans, court seul depuis 17 kilomètres. Il a épuisé ses trois « lièvres », coureurs chargés de l’emmener vers la meilleure performance possible. Le dernier a explosé au 25e kilomètre, mais le maestro, qui espérait être accompagné jusqu’au trentième, n’a pas cillé. À plus de 20 kilomètres par heure de moyenne, il termine l’épreuve en deux heures, une minute et 39 secondes. Une marque stratosphérique qui pulvérise de plus d’une minute le précédent record détenu par son compatriote Dennis Kimetto.

Je savais qu’il était impossible que le record m’échappe

Un officiel de la Fédération internationale poste sur Twitter, médusé : « Imaginez courir un 200 mètres en 34,6 secondes. 211 fois de suite, sans prendre de pause. C’est ce que Kipchoge vient de faire ». Au bout de son effort, le Kényan ne s’effondre pas, il embrasse son entraîneur, a presque l’air frais. Alors qu’Amos Kipruto, second, n’arrive que près de cinq minutes plus tard, il répond déjà aux questions du speaker. « Je savais qu’il était impossible que le record m’échappe », lance-t-il. Insolente facilité que celle de cet enfant de Kapsisiywa, en pleine vallée du rift kényan.

À la fin des années 1980, Eliud Kipchoge n’y est encore qu’un enfant. Cadet de trois frère et sœurs et fils d’une mère veuve, il parcourt à pied le chemin de l’école et livre à vélo le lait de sa famille sur plusieurs dizaines de kilomètres. La course n’est jamais loin. En 2001, Patrick Sang, natif de Kapsisiywa et médaillé d’argent sur 3 000 mètres steeple aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992, repère le jeune Eliud.

Neuf victoires, sur dix marathons courus

Un an plus tard, Kipchoge participe aux championnats du monde de cross et s’y classe cinquième. Le 31 août 2003, il est au Stade de France, à Paris. Au bout d’un sprint époustouflant, il y devient champion du monde du 5 000 mètres, devant le Marocain Hicham el Guerrouj et l’Éthiopien Kenenisa Bekele.

Le début d’une moisson de médailles et de podiums, au cours des dix années suivantes (Argent aux mondiaux 2007 et aux JO 2008 sur 5 000 mètres, bronze aux JO 2004 et aux mondiaux en salle 2006 sur 5 000 mètres et 3 000 mètres).

À Iten, la vie est une course de fond dans laquelle chacun rêve d’or

Mais Kipchoge n’a pas atteint son apogée. En 2013, il fait ses premiers pas sur marathon à Hambourg, en Allemagne. C’est une victoire. Depuis, le Kényan, toujours entraîné par Patrick Sang, s’est aligné sur dix marathons. Bilan : neuf victoires, dont une aux JO de Rio, et une deuxième place.

Quel est donc son secret ? Comme lui, ils sont des dizaines à enchaîner les kilomètres, jusqu’à plus de 200 par semaine, au rythme de trois entraînements par jour sur les hauts plateaux kényans, généralement à 7 heures, 11 heures et 17 heures.

Course de fond et rêves de millions

À Eldoret, à Kaptagat – où Kipchoge finance le camp où il s’entraîne et vit une partie de l’année -, et à Iten, la vie est une course de fond dans laquelle chacun rêve d’or, de grands championnats et de millions. 

Et pour cause : pour un marathon de classe mondiale, les gains peuvent être de plusieurs centaines de milliers de dollars en ajoutant la prime de victoire et celle correspondant au potentiel nouveau record (environ 120 000 à Berlin mais 300 000 à Dubaï), sans compter les contrats de sponsoring proposés par Adidas (qui a notamment travaillé avec l’Éthiopien Haile Gebreselassie) ou Nike.

J.A.

L’équipe connaît sur le bout des doigts le taux de lactose, le volume d’oxygène maximum absorbé par le coureur, le niveau d’humidité du parcours…

Exemple de cette manne financière : la marque à la virgule a lancé, à grands renforts de millions, Breaking2, projet visant à amener Eliud Kipchoge à courir le marathon en moins de deux heures. Durant plusieurs années, les meilleurs spécialistes du Nike Sports Researsh Laboratory Center se mettent au service du défi, créant une chaussure adaptée (la « Nike Zoom Vaporfly 4% », disposant d’une plaque en carbone dans la semelle pour favoriser l’impulsion) et des boissons énergisantes censées apporter l’apport en glucose idéal.

Mobilisant biomécaniciens, physiologistes et ingénieurs autour du Kényan, Nike réserve le circuit de Formule 1 de Monza, en Italie. L’équipe connaît sur le bout des doigts le taux de lactose, le volume d’oxygène maximum absorbé par le coureur, le niveau d’humidité du parcours… Le 6 mai 2017, elle décide que les conditions sont réunies.

Mais, malgré l’aide de « lièvres », qui se relaient tous les 4,8 kilomètres pour le guider vers le temps d’une heure 59 minutes et 59 secondes, Kipchoge échoue à 25 secondes de la barre des deux heures (voir le documentaire de National Geographic sur la tentative Breaking2).

Malgré l’échec, jamais un homme n’avait couru aussi vite. Le record reste non-homologué, car obtenu dans des conditions rejetées par la Fédération internationale d’athlétisme. Mais Kipchoge rentre dans l’histoire.

L’athlète parfait ?

En 1991, Michael Joyner, un médecin américain de la clinique Mayo de Boston, avait estimé dans le Journal of applied physiology, que le meilleur temps possible pour un marathonien, dans des conditions parfaites, était d’une heure, 57 minutes et 58 secondes. Kipchoge est-il donc l’athlète quasi-parfait ? À Eldoret, à quelques encablures de la spacieuse résidence qu’il a acquis pour les siens, ses centaines de fans n’en doutent pas. Alors que l’enfant du pays passe sous la porte de Brandebourg, à Berlin, ils l’acclament, fiers de leur champion… et heureux pour leur ville, que l’athlétisme a fortement contribué à façonner.

Immeubles, cliniques, appartements, hôtels et centres commerciaux sont sortis de terre, au rythme de la réussite des marathoniens, devenus propriétaires, hommes d’affaires et bienfaiteurs des écoliers ou des agriculteurs.

L’un d’eux, Wesley Korir, est même devenu député en 2012. Eliud Kipchoge, félicité par le président Uhuru Kenyatta, le vice-président William Ruto ou encore Raila Odinga, envisage quant à lui de se lancer dans les affaires et de créer sa marque de sport. Il lui reste quelques années pour forger son empire et sa légende. Il devrait tenter de remporter un deuxième titre olympique à Tokyo, en 2020. Une performance que seuls deux athlètes ont réalisée jusqu’ici : l’Allemand Waldemar Cierpinski (1976 et 1980) et l’Éthiopien Abebe Bikila (1960 et 1964).

 

 

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