Société

Maroc : une mobilisation citoyenne prive d’antenne le chanteur Saad Lamjarred

Le chanteur Saad Lamjarred a été écroué le 18 septembre. © Fatima.Zohra.FZ/Creative Commons

Au Maroc, le hashtag #Masaktach (littéralement « Je ne me tairai pas ») a obtenu d'une radio la déprogrammation des chansons de Saad Lamjarred, placé en détention provisoire le 18 septembre après une plainte pour viol en France.

« S’il vous plaît sortez du silence et allez porter plainte ! […] Aidez-moi parce que je suis toute seule contre cette personne. » Novembre 2017. Laura Prioul, une jeune femme qui a porté plainte contre Saad Lamjarred pour des faits présumés de viol avec violences aggravés commis un an auparavant, appelait déjà à la mobilisation, dans une vidéo postée sur sa chaîne YouTube.

Il aura fallu attendre pratiquement un an et une nouvelle accusation pour qu’il soit entendu. En effet, Saad Lamjarred a été placé le mardi 18 septembre en détention provisoire, sur décision de la cour d’appel d’Aix-en-Provence. Le chanteur marocain avait été mis en examen pour viol le 28 août et placé sous contrôle judiciaire, suite à la plainte d’une jeune femme de 29 ans.


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En attendant le verdict judiciaire, les internautes marocains ont déjà condamné le chanteur en propageant le hashtag #Masaktach (« Je ne me tairai pas », en arabe dialectal marocain). Sur le compte Twitter dédié, le mouvement #Masaktach se présente comme un collectif de femmes et d’hommes dénonçant les violences et abus contre les femmes, ainsi que la légitimation de la « culture du viol » au Maroc. Une manière de dépasser l’affaire Saad Lamjarred, et d’exprimer une indignation générale sur la situation des femmes au Maroc.

Nous voulons donner du courage à ces milliers de femmes qui n’osent pas prendre la parole au Maroc

« L’idée de ce mouvement est de riposter à la banalisation des violences faites aux femmes et de créer une vague d’indignation capable de sensibiliser autour de la question. Notre cible n’est pas Saad Lamjarred, mais plutôt l’impunité et le dénigrement des victimes. Nous voulons donner du courage à ces milliers de femmes qui n’osent pas prendre la parole au Maroc, par peur d’être prises pour des cibles », révèle à Jeune Afrique une membre de ce mouvement, qui se veut sans leader.

Boycott

Sur la page, les internautes appellent également au boycott de Saad Lamjarred, à travers l’arrêt de la diffusion de ses chansons sur les radios et les chaînes de télévision. Une campagne qui a porté ses fruits puisque Hit Radio, station de très grande écoute au Maroc, a décidé mardi 18 septembre de retirer les chansons de Saad Lamjarred de sa programmation.

Le directeur de la radio, Younès Boumehdi, avait pourtant déclaré jusqu’alors à la presse que ce « n’est pas à la radio d’être juge ». Mais la pression des auditeurs a finalement eu raison du « respect de la présomption d’innocence » martelée par les médias. Interpellée sur Twitter, la directrice générale de l’information de lachaîne 2M, Samira Sitaïl, a affirmé que la fréquence de son groupe ne diffusait plus de chansons de la pop star « depuis le début de ses démêlés avec la justice française ».

Une décision qui confirme une désolidarisation avec la vedette. Lors de la première accusation pour viol en 2016, le chanteur avait été largement soutenu. Une manifestation avait même été organisée devant le consulat de France à Casablanca pour dénoncer sa détention.


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Il faut dire que les charges s’accumulent : outre deux plaintes toujours en cours en France, le musicien a été mis en examen le 11 avril dernier pour « viol » sur une jeune Franco-Marocaine, qui affirme avoir été agressée et frappée par lui quatre ans plus tôt. L’affaire a été classée. En 2010, Lamjarred avait également été mis en cause dans une affaire de viol présumé aux États-Unis, avant que les poursuites ne soient abandonnées. Pour beaucoup, il devient de plus en plus ardu de défendre la star marocaine.

Il incarne parfaitement l’impunité dont jouissent les auteurs de viols », selon l’une des membres du mouvement

« L’appel au boycott médiatique de Saad Lemjarred n’est que la première action de notre mouvement. C’est une action très symbolique car à nos yeux il incarne parfaitement l’impunité dont jouissent les auteurs de viols », explique la membre du mouvement. « Il est vrai que juridiquement il y a une présomption d’innocence mais éthiquement il y a la présomption de la sincérité de la parole des victimes. Nous demandons simplement de la retenue. En continuant à diffuser ses chansons sur les ondes, les radios envoient le message que ces viols, même soupçonnés, sont en réalité un geste banal », continue-t-elle.

« Culture du viol »

Si une loi sur les violences faites aux femmes vient d’entrer en vigueur dans le royaume, ce dernier reste très en retard en matière d’égalité. Le texte n’a d’ailleurs vu le jour qu’après cinq ans de discussions, preuve d’une certaine « lenteur des autorités en ce qui concerne ces questions », comme le dénonçait à Jeune Afrique Khadija Ryadi, militante de gauche et ancienne présidente de l’Association marocaine des droits humains (AMDH).

Nous voulons lutter à tout prix contre cette légitimation extrême des violences faites aux femmes

Il y a cependant urgence : les deux tiers des cas de violences sexuelles se déroulent dans l’espace public, selon l’Observatoire national des violences faites aux femmes. Dans plus de 90% des occurrences, il s’agit de viols ou de tentatives de viol dont les victimes sont principalement des femmes de moins de 30 ans.

Parler de « culture du viol » au Maroc semble prendre tout son sens au vu de l’actualité. Dans une vidéo mise en ligne le 21 août, une jeune fille montre les stigmates de son calvaire : des tatouages, des brûlures, des cicatrices… La jeune Khadija, âgée de 17 ans, affirme avoir été séquestrée, violentée et violée par des garçons de son village.

Un an auparavant, le Maroc avait été choqué par la diffusion d’une vidéo d’agression sexuelle par quatre jeunes hommes dans un bus à Casablanca.

« Avec l’histoire de Khadija nous atteignons le summum de l’atrocité, pourtant certains trouvent tout de même le moyen de la décrédibiliser. Aujourd’hui, au Maroc, elle est traitée de menteuse et de dépravée. Nous voulons lutter à tout prix contre cette légitimation extrême des violences faites aux femmes », s’indigne notre interlocutrice de #Masaktach.

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