Défense

Libye : le maréchal Haftar met l’Algérie sur le qui-vive

Le Maréchal Haftar, au centre, le 29 mai 2018 lors de la rencontre organisée à l'Élysée avec les parties à la crise en Libye. © Francois Mori/AP/SIPA

Les récentes déclarations belliqueuses du maréchal Khalifa Haftar, commandant en chef de l’Armée nationale libyenne, ont ravivé les tensions avec Alger, qui a redoublé de vigilance face à son voisin de l’Est.

Les propos du maréchal Khalifa Haftar n’ont pas amélioré les relations déjà ambiguës que l’homme fort de l’est libyen entretient avec Alger. Dans une vidéo diffusée par la chaîne qatarienne Al-Jazira, le 8 septembre dernier, il se montre menaçant. « Les Algériens ont trouvé une occasion pour entrer en Libye. Lorsque nous avons découvert cela, j’ai envoyé le général Abdelkrim en Algérie pour expliquer que ce qui avait été fait n’était pas fraternel. Nous pouvons transférer la guerre de l’est à l’ouest en peu de temps. »

Deux jours plus tard, Mohamed Tahar Siyala, ministre des Affaires étrangères au sein du Gouvernement d’union nationale, dirigé par Fayez Al-Sarraj et soutenu par l’ONU, appelle directement son homologue algérien pour se démarquer des « déclarations inappropriées attribuées au maréchal Haftar ». Ce à quoi Abdelkader Messahel, ministre algérien des Affaires étrangères, répond « qu’aucune déclaration, de quelque nature que ce soit, ne peut porter atteinte aux liens solides de solidarité et de fraternité entre les deux pays ».

« Les Algériens ne sont pas satisfaits de Haftar. Ils le trouvent trop belliqueux », nuance cependant un diplomate étranger.


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L’Algérie, médiateur clé du conflit libyen, poursuivra ses efforts « dans le respect des principes qu’elle a toujours défendus, notamment ceux de la non-ingérence dans les affaires intérieures des États et le respect de leur souveraineté », a indiqué Messahel. Depuis, le maréchal Haftar est revenu sur ses déclarations par l’entremise du colonel Ahmed al-Mesmari, porte-parole de l’Armée nationale libyenne (ANL), accusant Al Jazeera de créer la discorde entre les deux pays.

30 000 soldats algériens postés à la frontière libyenne

Malgré sa volonté affichée de respecter le principe de non-ingérence, l’Algérie serait de plus en plus disposée à « intervenir sur le sol étranger, en particulier sur une base clandestine », dans la mesure où son voisinage immédiat comporte plus de menaces pour ses intérêts nationaux, expliquait le chercheur Jalel Harchaoui dans un rapport sur les relations algéro-libyennes. Plus de 30 000 soldats sont aussi déployés à la frontière libyenne.

« L’attaque terroriste perpétrée contre le site gazier de Tiguentourine demeure un véritable traumatisme pour l’armée algérienne. En coulisses, plusieurs officiels de l’armée imputent son origine au chaos libyen », affirme Raouf Farrah, analyste en chef Afrique chez SecDev Canada. 37 otages avaient trouvé la mort dans l’assaut, en janvier 2013, contre ce champ d’exploitation située dans le sud-est algérien, à proximité de la frontière libyenne.

Il y a des preuves que l’Algérie a pris part à des opérations anti-terroristes en Libye et en Tunisie

« Il y a des preuves que l’Algérie a pris part à des opérations anti-terroristes en Libye et en Tunisie. Le cas le plus emblématique est une opération ultra-secrète à Tripoli, exécutée par un détachement des forces spéciales contre un groupe terroriste qui menaçait l’ambassade algérienne en 2014 », précise Raouf Farrah. « Ces opérations d’infiltration sont courtes et répondent à des objectifs stratégiques de lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée transnationale (…) En Libye, l’armée algérienne a mis en place un système de surveillance renforcée. Les points névralgiques sont autour de Debdeb (wilaya d’Illizi) jusqu’à la région de Ghat (Libye), où l’Algérie aurait effectué quelques opérations clandestines », poursuit l’analyste.

Quel rôle pour l’Algérie dans les négociations de paix ?

Selon plusieurs spécialistes, la multiplication des médiateurs étrangers et des administrations rivales en Libye entravent la résolution de la crise qui secoue actuellement le pays. La France souhaite l’organisation d’élections nationales avant la fin de l’année 2018, quand l’Italie ne veut pas en entendre parler avant que le pays soit stabilisé. Rome planifie d’ailleurs une conférence internationale sur la Libye cet automne, tandis qu’une rencontre de ce type s’est tenue à Paris au printemps dernier. Dans le dossier libyen, les interférences viennent aussi de la Turquie et des pays arabes : Égypte, Arabie Saoudite et Émirats Arabes Unis, notamment.

« Aujourd’hui, ce qui inquiète au plus haut point l’Algérie, ce sont l’intensification de la guerre civile et sa propagation à l’est de la Libye, le jihadisme terroriste et sa pénétration en Algérie, les changements dans les circuits des flux migratoires et une possible partition de la Libye », énumère Raouf Farrah.

Dans ce contexte, l’Algérie reste en mesure de jouer le rôle de médiateur qui devrait lui revenir, estime l’analyste. Le pays « tente en catimini des rapprochements politiques et communautaires par ses réseaux d’influence ». Alger possède d’ailleurs « un réseau impressionnant de contacts et d’intermédiaires en Libye, probablement l’un des meilleurs avec l’Italie. La diplomatie algérienne a presque tout le temps maintenu ses capacités opérationnelles en Libye depuis 2011, même si les deux années qui ont suivi la chute de Mouammar Kadhafi ont été plus compliquées », souligne Raouf Farrah.

Après ses véhémentes déclarations, « l’Algérie ne manquera pas officieusement d’isoler diplomatiquement le maréchal Haftar et de promouvoir la construction de sa solution. À savoir : un processus de réconciliation nationale politique, inclusif et juste », pense l’analyste. D’autant plus que « beaucoup d’officiels à Alger pensent que la méthode Haftar a peu de chances de favoriser la paix ou d’éviter la partition de la Libye », expliquait, dans son rapport, le chercheur Jalel Harchaoui.

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