Santé

Opération à cœur ouvert au Mali : une « révolution » dans un désert médical

Le Dr Ibrahima Diarra et le Pr Olivier Baron en train d’opérer la petite Fanta, le 10 septembre 2018 à Bamako. © Sébastien Rieussec

Qualifiée de « révolution dans l’histoire médicale » du Mali, la première opération à cœur ouvert sur une fillette, réalisée le lundi 10 septembre, n’a été possible que grâce à une donation privée, témoignant du retard pris par le secteur de la santé.

Le lundi 10 septembre 2018 fera date dans l’histoire médicale du Mali. Ce jour-là, pour la première fois dans le pays, la petite Fanta Diarra, une fillette de 6 ans, a été opérée à cœur ouvert par une équipe composée de chirurgiens maliens – et français – dans un hôpital de Bamako. En 2017, six patients adultes avaient déjà été opérés à cœur ouvert à Bamako. Mais il s’agissait alors d’une équipe de chirurgiens marocains, que la Première dame Aminata Maïga Keïta avait fait venir avec leur plateau technique installé temporairement.

Cette fois, l’opération a été menée par une équipe franco-malienne – conduite par le professeur Olivier Baron, du Centre hospitalier universitaire de Nantes, assisté du jeune chirurgien malien Baba Ibrahima Diarra -, dans la nouvelle unité de soins cardio-pédiatriques ouverte par l’association La Chaîne de l’espoir au sein du Centre hospitalier universitaire (CHU) mère-enfant Le Luxembourg. Une unité flambant neuve, qui met l’hôpital au niveau des standards internationaux, grâce à une donation de 2 millions d’euros d’un mécène français, André Festoc.


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Un premier pas qui en appelle d’autres

Au lendemain de l’opération, le Pr Mamadou Bocary Diarra, cardio-pédiatre malien de renom qui dirige le CHU mère-enfant Le Luxembourg, a accueilli l’ancien président malien Amadou Toumani Touré (ATT), en sa qualité de président de la Fondation pour l’enfance.

Nous avons environ 2 700 enfants malades du cœur qui sont dans l’attente d’une opération

Pour le Pr Diarra et son équipe, cette opération est la concrétisation d’un rêve longtemps poursuivi. Et un premier pas qui en appelle d’autres, nombreux, dans un pays où l’accès aux soins est encore loin d’être assuré et équitable. Selon les derniers chiffres de l’OMS, datant de 2016, il n’y a que cinq personnels de santé pour 10 000 habitants, au niveau national, avec des disparités abyssales entre les régions, 60% du personnel exerçant dans le district de Bamako, où vit 12% de la population.

« Nous avons environ 2 700 enfants malades du cœur qui sont dans l’attente d’une opération », a expliqué le Pr Diarra à son hôte, tout en lui montrant les dossiers d’enfants maliens qui attendent une opération au cœur.

« Nous avons reçu le dossier de cette fillette de deux ans en juin, a-t-il indiqué en pointant l’un d’eux du doigt. Elle était programmée pour être opérée ce mois de septembre mais, malheureusement, elle est décédée de sa maladie avant d’être opérée. »

Quête de financements

Des cas comme celui de cette fillette, le Pr Diarra en dénombre des dizaines par an. Depuis 1995, il partage son temps de travail entre l’hôpital Point G de Bamako et le CHU mère-enfant Le Luxembourg, qu’il dirige depuis 2011.

Le CHU dispose d’une unité de diagnostic de référence pour les enfants cardiaques. Mais l’absence de plateau technique permettant de faire des opérations à cœur ouvert au Mali l’obligeait avec ses équipes à envoyer les enfants en France pour s’y faire soigner. Depuis l’année 2000, environs 600 enfants maliens ont été ainsi soignés en France, grâce à des financements de l’association humanitaire française La Chaîne de l’espoir.

Sébastien Rieussec

Ce projet permet à de jeunes chirurgiens maliens de pouvoir exercer leur talent avec un plateau technique à la hauteur

Depuis dix ans, le Pr Diarra nourrit l’espoir de pouvoir soigner ces enfants au Mali. Il a multiplié les démarches, qui l’ont menées jusqu’à frapper à la porte de Mouammar Kadhafi. « Nous sommes allés voir Kadhafi avec le Pr Alain Deloche [chirurgien cardiaque français, fondateur de La Chaîne de l’espoir, ndlr] il y a quelques années, pour lui demander de financer un pavillon dans lequel nous puissions réaliser des opérations à cœur ouvert sur ces enfants », se rappelle-t-il. Mais cette tentative d’obtenir des fonds du « Guide » fit long feu.

C’est finalement un mécène français, André Festoc, qui a apporté 2 millions d’euros nécessaires à la mise en place de l’unité de soins cardio-pédiatriques, qui porte d’ailleurs son nom. « Outre le fait de pouvoir soigner les enfants maliens ici, dans leur pays, je suis aussi très heureux que ce projet permette à de jeunes chirurgiens maliens de pouvoir exercer leur talent avec un plateau technique à la hauteur. Au bout de deux ans de pratique, ces jeunes seront très performants et nous n’aurons alors plus besoin de faire venir des chirurgiens français pour réaliser ces opérations », se félicite le Pr Alain Deloche.


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Reste le problème du coût de l’opération – environ 5 000 euros –, hors de portée pour l’écrasante majorité des Maliens. C’est là qu’intervient ATT. L’ancien président malien affirme vouloir mettre sa fondation au service de la quête de mécènes. « Je suis libre de tout, et tout ce que je peux faire pour accompagner une action à laquelle j’ai cru depuis vingt ans, je n’hésiterai pas à le faire », explique-t-il à Jeune Afrique.

Autre piste de financement : convaincre les structures maliennes, notamment les assurances privées et la Caisse nationale d’assurance maladie (Canam), de prendre en charge une partie du coût de l’opération.

« Absence de cohérence »

Mais si l’heure est à la fête dans la communauté médicale malienne, une question reste posée : pourquoi a-t-il fallu attendre un mécène étranger pour voir enfin naître une unité de ce niveau ? Selon Baba Dakono, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS) de Bamako, le frein essentiel vient d’un « manque de vision » des responsables politiques maliens.

« Il y a une absence de cohérence dans la politique de santé au Mali. Il n’y a pas d’investissement dans du matériel de pointe ou encore dans la formation des médecins spécialisés. Il n’y a pas de techniciens biomédicaux qualifiés pour réparer des appareils existants, comme les scanners. Et les structures sont obsolètes », liste le chercheur.

Et d’ajouter, que « la majeure partie des budgets alloués au secteur de la santé est destinée aux frais de fonctionnement, aux salaires du personnel de soins, des fonctionnaires des ministères et, en troisième lieu, dans le financement de l’extension de l’accès aux soins sur l’ensemble du territoire ».

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