Politique

Tunisie : appels à l’union tous azimuts en vue des élections

Youssef Chahed, chef du gouvernement tunisien, juste avant d'obtenir le vote de confiance pour son second gouvernement (à d. Mohamed Naceur). A Tunis, le 11 septembre 2017. © Hassene Dridi/AP/SIPA

En pleine crise de gouvernance, le camp dit progressiste se restructure en vue des élections de 2019. Mais les appels au rassemblement des partis et blocs parlementaires tunisiens se font en ordre dispersé.

Le projet d’union(s) des partis centristes fait son chemin en Tunisie, en perspective des élections législatives et présidentielles prévues en 2019. Le but : contrer Ennahdha et échapper à l’effet  « zéro virgule » – allusion à l’existence de multiples formations qui ne rapportent rien, ou si peu, et participent à l’éparpillement des voix au détriment de plus grosses structures.

Malgré les démantèlements et remembrements incessants des dernières semaines, plusieurs formations appellent au rassemblement. Seulement, chacun y va de sa propre formule, au risque que les citoyens s’y perdent. La recomposition en cours a de quoi déconcerter jusqu’aux élus, qui confient parfois eux-même ne pas y voir très clair.

Des alliances à plusieurs échelles

Une chose est sûre : les acteurs de l’échiquier politique sont en pleine manœuvre et les propositions d’ententes affluent. À l’Assemblée, la Coalition nationale créée fin août continue d’aimanter des députés d’autres blocs. « Nous sommes en passe de devenir la deuxième force après Ennahdha. Pourquoi ne pas ravir la première position ? », imagine déjà Mohamed Rochdi, nouveau venu dans les rangs de cette formation. Démissionnaire de Nidaa Tounes, il prédit de prochains ralliements et la création par ce bloc d’un nouveau parti, dont le message commun se résume jusqu’à présent à soutenir le chef du gouvernement Youssef Chahed.

Mais Nidaa Tounes ne compte pas rester sur la touche. Elle travaille avec Machrou Tounes, fondée par Mohsen Marzouk (un de ses anciens cadres qui avait fini par faire cavalier seul) à un « front » parlementaire. Autrement dit, « un espace de discussion permettant à chaque député de rester dans son groupe », assure Khawla Ben Aïcha, élue de Machrou. Ridha Belhaj, autre ancien transfuge de Nidaa qui a fait son grand retour dans ses rangs, a confirmé à l’agence TAP des négociations de rapprochement « à un stade avancé ».


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Les deux partis ont comme point commun de subir la concurrence de la Coalition. Nidaa a ainsi perdu sept députés depuis sa création, tandis que Machrou s’en est fait happer six. De quoi effacer leurs divergences. Plusieurs responsables de Machrou demandaient le départ d’Hafedh Caïd Essebsi du bureau exécutif de Nidaa avant d’envisager un rapprochement. Aujourd’hui, Khawla Ben Aïcha estime ne pas avoir à « s’immiscer dans ce qui se passe en interne à Nidaa ».

Leur front n’est pas encore créé et n’a pas de nom, mais ils se tournent déjà vers d’autres partis aux référentiels proches : Afek Tounes, l’Union patriotique libre (UPL) ou encore al-Moustakbal.

Les appels à l’union émanent aussi de partis qui ne siègent pas à l’Assemblée. Après sa fusion avec Tounes el Awalan, Al Badil Ettounsi a certes gagné deux députés, il n’en demeure pas moins qu’il entend se déployer et continuer d’élargir ses bases en dehors de l’hémicycle. Loin de pouvoir constituer un bloc parlementaire, il n’a en fait pour l’instant guère le choix. Mais ses cadres en font aussi une question de principe.

« Nous observons la coalition nationale et les autres recompositions avec beaucoup d’attention, d’autant plus que la carte politique n’est pas encore définie. Mais ce n’est pas notre projet, car on ne veut pas faire continuer la lutte fratricide entre les clans. Qu’ils assument la crise qu’on vit aujourd’hui », résume Khemaïs Ksila, l’une des dernières recrues d’Al Badil, lui-même passé un temps par Nidaa Tounes.

Ne pas reproduire les échecs du passé

Ces projets sont-ils réalistes ? Plusieurs formations qui observent les tractations en doutent encore. Certains gardent en mémoire la précédente tentative de front dans l’hémicycle, qui n’avait pas résisté à la dernière Loi de finances. Une autre expérience récente non concluante a aussi marqué les esprits. Onze partis avaient fait liste commune aux dernières municipales, au sein d’une Union civile difficilement identifiable par les électeurs. Son succès n’a été que très relatif.

Les déchirements internes à Nidaa Tounes, dont beaucoup se plaignent, devraient servir de contre-exemple à ces projets de rassemblement. Mais comment garantir que les mêmes batailles de pouvoir ne se reproduisent pas, avec une union de partis dont chacun a déjà un chef charismatique, qui plus est souvent issu de Nidaa ? Pour répondre au morcellement actuel, le fait que chacun continue paradoxalement de vouloir rassembler devant sa porte ne semble pas de bon augure.

Ces initiatives vont dans le même sens. Un jour ou l’autre, elles vont se croiser et se retrouver

Khawla Ben Aïcha se veut néanmoins optimiste : « Ces initiatives vont dans le même sens. Un jour ou l’autre, elles vont se croiser et se retrouver. »  Les jeux sont tellement ouverts que la députée n’exclut pas à terme un regroupement de son parti, Machrou, avec la Coalition nationale. Elle imagine même déjà une super-alliance, dont le candidat à la présidentielle serait élu lors de primaires.

Quelle ligne commune ?

Lors du scrutin de 2014, de nombreuses forces s’étaient alliées à Nidaa Tounes, perçue à l’époque comme seul barrage à Ennahdha. Un futur rassemblement peut-il encore se résumer à une contre-proposition sur des choix de société ?

« Tout le monde est à la recherche d’une solution miracle ! Mais il faut plus de démocratie à l’intérieur des partis. Il nous faudra aussi trouver un socle commun pour que les gens adhèrent au même mouvement. Tout ceci reste à faire », résume Rym Mahjoub, présidente du bureau politique d’Afek Tounes, qui n’exclut pas de se rallier à l’un des camps – mais seulement « en connaissance de cause ».


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« Nous combattons le tourisme de partis. Le rassemblement ne peut être qu’un aboutissement, et non un préalable. Pour 2019, nous devons aller vers des votes de conviction, et non pas d’inquiétude », résume de son côté l’ex-ministre de la Santé publique Saïd Aïdi, fondateur de Beni Watani. Lui aussi ancien membre de Nidaa Tounes, il ne souhaite pas voir se créer un nouveau « mastodonte qui n’a pas pris le temps de réellement se structurer sur des bases saines et pérennes ».

À quelques mois des élections, le jeu politique tunisien est en pleine recomposition. D’autant plus que la suspension de Nidaa Tounes, vendredi, du chef de gouvernement Youssef Chahed,  pourrait bien aiguiser ses ambitions présidentielles.

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