Culture

Rachid Taha, une blessure algérienne

L'artiste algérien Rachid Taha, ici en 2013, est décédé le 11 septembre 2018 en France. © Vit Simanek/AP/SIPA

L'artiste algérien Rachid Taha, décédé d’un arrêt cardiaque le 11 septembre en banlieue parisienne, a toujours cherché en vain la reconnaissance du pays qui l’a vu naître.

Il y a quelques mois, dans une soirée parisienne. Le disc-jockey joue Ya Rayah, le plus célèbre tube de Rachid Taha. Tout le monde danse, sauf lui. « Il me disait, en parlant des Algériens : « T’as vu, je suis pas un salaud, je leur ai tout donné ! Et pourtant ils ne me reconnaissent toujours pas… » Pour moi, c’est ça qui explique son mal-être profond », diagnostique aujourd’hui Salah Gaoua, artiste d’origine algérienne qui le croisait régulièrement à Paris.


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Transformé par leur première rencontre à Tizi Ouzou, au mitan des années 1980, celui qui interprète parfois ses chansons se souvient d’une autre anecdote symptomatique de « l’incompréhension » de Taha avec le public algérien. Elle lui avait été racontée par l’ex-directeur du Centre culturel français d’Alger. Précédemment en poste à Pékin, ce dernier n’admettait pas que l’idole soit plus connue des « mamies chinoises » que de ses compatriotes algériens. Pour son retour après deux décennies d’absence, il voit les choses en grand et lui réserve l’esplanade Riadh El Feth, devant l’emblématique Mémorial du Martyr. Le concert est un fiasco. « Il n’y avait personne ! Rachid en a pleuré toute la nuit », relate son ami.

Pour Salah Gaoua, le fondateur du groupe Carte de séjour a cependant réussi à « rendre écoutable » la musique nord-africaine en France, ouvrant « un boulevard » à des artistes comme lui. Il a également légué un hymne à toute une génération d’immigrés. « Quand j’écoute Douce France, j’ai simplement envie de pleurer. Elle évoque à la fois cette douceur de vivre française, bien réelle, mais aussi le racisme qui existe toujours dans ce pays, même trente ans après », témoigne le binational.

L’arabe pour le cœur, le français pour les idées

Selon la sociolinguiste Dominique Caubet, auteure en 2004 de l’ouvrage Les mots du bled (L’Harmattan), Rachid Taha s’inscrit dans le même mouvement que les artistes Manu Chao, Elli Medeiros ou encore les Rita Mitsouko, qui ont été parmi les pionniers à mettre en avant l’idiome de leurs parents. « Cela leur permet d’exprimer des sentiments plus intimes, mais aussi de faire accepter une langue et une population marginalisées. Aujourd’hui, il n’est pas rare d’entendre Ya Rayah et de voir des gens danser « à la maghrébine » dans des mariages français », s’amuse la professeur émérite d’arabe maghrébin à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

Depuis le milieu des années 2000, la chercheuse travaille avec l’ex-ouvrier sur la traduction de ses textes. Elle lui donne quelques « coups de pouce » pour étoffer son vocabulaire en arabe dialectal algérien, dont il n’a qu’une maîtrise « basique », après être arrivé dans l’Hexagone à l’âge de dix ans. C’est également elle qui l’assiste pour adapter Rock the Casbah des Clash. Avec un certain succès, puisque le guitariste du groupe britannique ne cessera de répéter que la copie est meilleure que l’originale !


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« Algérien toujours, français pour tous les jours », écrit Taha dans son autobiographie publiée en 2008. Pour Dominique Caubet, la formule de cet Algérien « sans concession », qui s’est toujours refusé à demander la nationalité française, résume aussi bien son rapport à l’identité qu’à la langue. Son cœur s’épanche en algérien mais ses idées s’affirment en français, comme dans le titre anti-Front national Voilà, voilà (1993).

Engagements déçus

Si dans ses textes, il ne s’engage pas directement contre le système politique algérien, Rachid Taha n’en critique pas moins « en privé » et à longueur d’interviews les « régimes arabes fascistes ». Dans les années 1990, l’actualité de sa patrie d’origine le hante. « C’est à ce moment-là qu’il m’a appelé pour lui faire découvrir des chanteurs arabes comme Farid El Atrache ou Ahmed Saber », confie Nidam Abdi, ex-chroniqueur musical à Libération. Cette expérience donnera notamment l’album Diwân, sorti en 1998.

Déçu par la récupération de l’association SOS Racisme de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, celui qui a toujours préféré le cosmopolitisme au « patriotisme exacerbé » ou au « militantisme d’extrême-gauche » l’a été également par les Printemps arabes. « Il pensait qu’enfin, l’espoir qu’il avait attendu toute sa vie allait se réaliser, que la jeunesse allait se libérer. Mais ça n’a pas été le cas », s’exaspère Nidam Abdi. « C’est un printemps sans rose, sans fleur. Quand on voit ce qui se passe : remplacer des fascistes par d’autres fascistes, remplacer le choléra par la peste, ça fait mal », déclarait Taha en 2012.

Disparu quelques jours avant son soixantième anniversaire, il n’honorera pas la proposition de Salah Gaoua de revenir à Tizi Ouzou le temps d’un festival. Malgré le message de condoléances du ministre algérien de la Culture Azzedine Mihoubi, qui a salué mercredi 12 septembre la mémoire d’un homme qui a « toujours porté ses racines algériennes sur les scènes internationales », l’écorché vif est parti sans refermer ses blessures.

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