Politique

L’Éthiopien Jawar Mohammed, activiste controversé devenu presque fréquentable

Jawar Mohammed (g.) avec le Premier ministre Abiy Ahmed, à Minneapolis, le 31 juillet. © Capture d'écran - Youtube

L'aversion du gouvernement éthiopien pour Jawar Mohammed était à une époque telle que cet activiste un temps exilé traînait derrière lui une inculpation pour tentative de coup d'État et que ceux qui osaient écouter ses pamphlets anti-gouvernementaux sur internet étaient pourchassés.

Pourtant, cet activiste controversé rentré en Éthiopie il y a un mois reçoit désormais politiciens et diplomates dans un hôtel d’Addis Abeba, bénéficiant de la protection de gardes du corps fournis par le gouvernement. Un radical changement de fortune dû à l’arrivée au pouvoir du Premier ministre réformateur Abiy Ahmed en avril.

Pour ses partisans, M. Jawar est un défenseur des libertés qui a promu et coordonné les manifestations anti-gouvernementales ayant mené à la chute du prédécesseur de M. Abiy grâce au média d’opposition Oromia Media Network (OMN), basé aux États-Unis et qui diffuse principalement via Facebook.

Pour ses détracteurs, il incite à la haine ethnique et n’a pour but que de déstabiliser le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique.

L’intéressé assume pleinement cette dualité dans une Ethiopie qui a entrepris sous le Premier ministre Abiy de desserrer la poigne du pouvoir.

« Nous l’avions planifié »

« Je ne regrette rien », tonne-t-il dans un entretien à l’AFP. « Je voulais simplement faire tomber le gouvernement assoiffé de sang qui tuait mon peuple ».

Selon Jawar Mohammed, les protestations brutalement réprimées qui ont secoué l’Éthiopie à partir de fin 2015, principalement dans les régions oromo (sud et ouest) et amhara (nord), ont été savamment organisées.

« Nous l’avions planifié, les gens qui organisaient les manifestations et ceux de l’OMN sont quasiment les mêmes », assure cet homme de 32 ans, portant un t-shirt rose et des pantoufles pour cet entretien, lors duquel ses deux téléphones portables ne cessent de vibrer.

Dans son viseur : la faction tigréenne du Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF), une coalition de quatre partis établis sur des bases ethniques et qui dirige l’Ethiopie d’une main de fer depuis 1991. M. Jawar accusait les Tigréens de réprimer toute opposition et de marginaliser les Oromos, son ethnie, la plus importante du pays.

Lorsque les médias d’État atténuaient l’ampleur des manifestations, Jawar Mohammed faisait l’inverse. Défiant le décalage horaire depuis les États-Unis pour retransmettre pendant les journées éthiopiennes, il diffusait des informations sur les protestations à l’attention de ses followers sur Facebook, aujourd’hui au nombre d’1,4 million.

Une popularité qui lui a valu de nombreux déboires.

« Forces réformistes »

Les observateurs proches du pouvoir accusaient M. Jawar d’inciter à la violence contre les Tigréens et d’autres ethnies, alors que des policiers arpentaient certains quartiers de la région oromo pour arrêter ceux qui regardaient l’OMN.

Aux États-Unis, M. Jawar assure que des agents éthiopiens ont loué des bureaux adjacents au sien à Minneapolis, faisant le plus de bruit possible pour l’empêcher d’enregistrer ses programmes.

En 2017, il est inculpé pour tentative de coup d’État.

Le but des manifestations, soutient M. Jawar, était d’affaiblir le pouvoir des Tigréens pour consolider celui de l’Organisation démocratique du Peuple oromo (OPDO) au sein de l’EPRDF.

« Nous avons travaillé sans relâche, de manière systématique et stratégique avec l’OPDO pour appuyer les forces réformistes », dit-il. Les responsables de l’OPDO n’ont pas répondu à une demande d’interview de l’AFP.

Le plus beau coup de l’OMN, selon M. Jawar, a été l’organisation d’une grève qui a paralysé certaines routes et commerces à Addis Abeba début 2018. Peu de temps après, le Premier ministre Hailemariam Desalegn a démissionné et Abiy Ahmed, un membre de l’OPDO, désigné comme son successeur.

Chauvinisme ethnique

« Nous allons bâtir une Éthiopie qui est bonne pour les Oromos, mais aussi pour tous les autres », promet M. Jawar, qui n’occupe aucun poste officiel dans l’administration ou le gouvernement éthiopien.

Si la discorde au sein de l’EPRDF a joué un rôle important dans la montée d’Abiy Ahmed, Befekadu Hailu, un blogueur emprisonné sous Hailemariam Desalegn assure que M. Jawar a joué un rôle fondamental de « porte-voix » lors des manifestations.

Rentré en Éthiopie après l’abandon des poursuites à son encontre, M. Jawar souhaite désormais faire de l’OMN un média indépendant, même si certains lui reprochent un trop fort chauvinisme ethnique et une tendance à tout vouloir contrôler.

« Tout sera décidé par une seule personne à l’OMN », affirme Solomon Ungashe, un membre fondateur de l’OMN qui a quitté ce média après un désaccord avec Jawar Mohammed. « Ce ne sera pas un média indépendant ».

M. Jawar n’en a cure. « Les sceptiques verront ce que nous ferons. Ils pensaient que nous allions détruire ce pays, et bien non, nous l’avons construit ».

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