Politique

Tunisie : « Youssef Chahed est toujours en poste car il n’y a pas d’alternative »

Le chef du gouvernement tunisien, Youssef Chahed, le 10 novembre 2016 © Francois Mori/AP/SIPA

Ébranlé par une série de limogeages au sein du ministère de l’Énergie, le gouvernement de Youssef Chahed s'enfonce un peu plus dans une crise de confiance. L'opposition peine néanmoins à s'imposer comme une vraie alternative, analyse pour JA Hasni Abidi, spécialiste du monde arabe.

Voilà maintenant une semaine que le chef du gouvernement tunisien a limogé le ministre de l’Énergie, Khaled Gaddour, le secrétaire d’État chargé des Mines, Hachem Hmidi, ainsi que plusieurs hauts responsables du ministère. Une décision justifiée principalement par l’exploitation illégale par un investisseur tunisien d’un champ pétrolier à Monastir depuis 2009.

Loin d’être nouvelle, cette affaire aurait davantage servi de faux prétexte au Premier ministre, analysent certains de ses opposants. Cette série de limogeages serait d’après eux une stratégie politique menée par Youssef Chahed, ayant pour but d’évincer ses adversaires tout en s’imposant comme le rempart anticorruption.

Le politologue algérien Hasni Abidi, qui dirige le Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cernam) à Genève, analyse pour Jeune Afrique la décision du Premier ministre et ses conséquences.

Jeune Afrique : Beaucoup de voix se sont élevées pour dénoncer un règlement de comptes politique. Cette version est-elle pertinente, selon vous ?

Hasni Abidi : Il est vrai que cette affaire est aussi l’histoire d’une opportunité saisie. Youssef Chahed a su en profiter pour montrer qu’il est l’homme de la situation et qu’il est à la hauteur des espérances des Tunisiens. Il a essuyé nombre de critiques concernant l’incapacité du gouvernement à stopper la corruption qui gangrène le pays. De là à parler de règlement de comptes politique, je n’y adhère pas. Des preuves sont accumulées sur des manquements graves dans la gestion du ministère de l’Énergie impliquant plusieurs collaborateurs. Le ministre a payé les frais d’un certain laisser-faire. Il s’agit de l’exploitation illégale d’un site pétrolier.

Faire la publicité de ses propres échecs, cela me semble illogique comme stratégie

Il est vrai que cette affaire n’est pas nouvelle mais elle relève d’une négligence très importante au sommet de l’État, car ça reste une affaire souveraine. Chahed a voulu mettre fin à ces manquements. Parler de stratégie politique me paraît même incohérent, car cela reviendrait à se tirer une balle dans le pied. En révélant cette affaire, le Premier ministre n’expose pas uniquement le ministère de l’Énergie mais bien l’incapacité du gouvernement à prévenir ce type d’affaires. Faire la publicité de ses propres échecs, cela me semble illogique comme stratégie.

Organiser un procès équitable est la seule réponse possible du gouvernement

Que doit faire Youssef Chahed pour faire taire ces accusations ?  

Pour montrer qu’il ne s’agit pas d’un simple coup médiatique, cette affaire doit absolument suivre une voie juridique. Il ne suffit pas de démettre ces responsables de leurs fonctions, cela ne va que davantage politiser l’affaire. Il est très important que la justice soit saisie car c’est elle qui va répondre aux interrogations et aux doutes des uns et des autres quant aux tenants et aux aboutissants de cette histoire. Organiser un procès équitable est la seule réponse possible du gouvernement.

L’été dernier, l’opération « mains propres » lancée par Youssef Chahed, ayant notamment conduit à l’arrestation du sulfureux homme d’affaires Chafik Jarraya, avait été accueillie avec enthousiasme par la population. Comment expliquez-vous que la série de limogeages au ministère de l’Énergie ait au contraire provoqué une crise de confiance ?

La classe politique et les Tunisiens sont devenus très impatients. Tous ont été déçus par la politique gouvernementale et la détérioration du contexte économique et social. Quant à l’ambiance politique, elle a été marquée par des tentatives de limogeage du Premier ministre provenant de l’intérieur du cercle présidentiel et au sein même de la famille politique du Premier ministre. Cela laisse évidemment des traces sur l’image de Youssef Chahed. C’est un bras de fer politique permanent qui souffle un vent d’usure sur la Tunisie. La population a le sentiment que ce gouvernement sort d’une affaire pour entrer dans une autre, sans avoir réglé la première. Pour beaucoup de citoyens, le gouvernement n’a pas les moyens de ses ambitions.

Pour l’instant, personne d’autre n’est en mesure de faire mieux son travail que lui

Des ministres appartenant à Nidaa Tounes se sont dit prêts à démissionner du gouvernement Chahed. Pensez-vous que ce dernier risque sa place dans les prochains mois ?

Youssef Chahed occupe toujours son poste par défaut. Pour l’instant, personne d’autre n’est en mesure de faire mieux son travail que lui. Seulement Chahed se heurte à des ténors de la vie politique et économique et il n’est pas simple de se frayer une petite voix parmi eux pour imposer ses réformes. Si des experts du FMI et de la Banque mondiale, que j’ai pu rencontrer, affirment soutenir Chahed, c’est parce qu’il assume les réformes économiques qu’il entreprend.

La Tunisie a besoin d’une panoplie de réformes audacieuses et c’est ce que Youssef Chahed tente de faire. Le reste de la scène politique est enfermée dans une spirale de concussions. Nidaa Tounes n’a pas brillé dans sa campagne pour les municipales par exemple. La formation n’offre pas de réels programmes ni de projets de société. La situation actuelle est aussi le résultat de l’échec de l’opposition tunisienne à donner une alternative. Celle-ci adhère au « dégagisme » politique comme si ce dernier, qui est selon moi une forme de populisme, était une solution miracle pour la Tunisie. Ils exigent la démission du gouvernement sans annoncer de nouveaux projets.

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