Politique

[Tribune] Faut-il opposer démocratie et développement ?

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Luc Pandjo Boumba est Docteur ès sciences économiques (Paris II Panthéon Assas). Il a été tour à tour, de 1990 à 2017, enseignant à l’université Omar Bongo de Libreville, directeur général dans la fonction publique gabonaise, puis dans les secteurs parapublic et privé pétrolier. Il est l’auteur notamment de « La violence du développement, pouvoir politique et rationalité économique des élites africaines »(L’harmattan, Paris).

Et si en matière de développement, la bonne gouvernance était synonyme de démocratie ? © Fernando Llano/AP/SIPA

Chargée d’ambiguïté, la relation de la démocratie au développement revient de façon régulière dans le discours. Pourtant la réalité les réconcilie.

Après la période des conférences nationales des années 90 où la généralisation, singulièrement en Afrique, des multipartismes semblait avoir clos le débat, celui-ci est régulièrement relancé par la conjonction des crises politiques et économiques qui secouent le continent. Les régimes autoritaires, qu’ils s’en défendent ou qu’ils soient confondus, sont ainsi par leur nature, presque toujours associés à la faillite de leurs économies.

Démocratie et développement apparaissent a priori conflictuels voire antinomiques. Au plan normatif, les contradictions entre libertés démocratiques et accumulation tiennent au moins à la productivité (théorie du salaire d’efficacité). Pour faire court, contenir les revenus des travailleurs, permet de maximiser dans un premier temps le surplus, mais réduit l’intérêt au travail (qui ne connait la boutade « L’État fait semblant de me payer, je fais semblant de travailler »). Inversement les systèmes démocratiques tendent à réduire le surplus, car consubstantiellement redistributifs.

Sur le plan historique, si la montée des libertés civiles en Occident a contribué au grand essor du capitalisme à partir du XVIe siècle, ces libertés sont socialement limitées et davantage en faveur des intérêts des classes bourgeoises. Plus récemment dans les nouveaux pays industrialisés (NPI), Taiwan, Corée du sud, Singapour de Lee Kuan Yew, Japon, Indonésie, l’emblématique Rwanda de Paul Kagamé aujourd’hui, autant d’exemples qui confortent la prégnance des États peu ou prou démocratiques pour faire émerger le développement. L’efficacité des politiques autoritaires serait alors manifeste dans les processus d’accumulation capitaliste.

Le pouvoir qui conduit le développement est en réalité un pouvoir qui convainc plus qu’il n’impose ; en somme un leadership légitimé

Ainsi donc, le développement repose objectivement sur une violence productive ; mais il s’agit en réalité d’une violence symbolique au sens de Pierre Bourdieu.

En effet, porté par un État fort, le développement n’est pas violence policière, les populations admettant volontairement le prélèvement continu d’un surplus nécessaire dans la phase d’accumulation initiale.

Le pouvoir qui conduit ou a prétention à conduire le développement est donc nécessairement légitime. Même s’il n’est pas démocratique dans ses attributs, il l’est dans sa substance (volonté du peuple) ; il ne correspond pas ici à un pouvoir totalitaire ou autocratique (autrement, telle la greffe inadaptée, il ne prend pas). C’est en réalité un pouvoir qui convainc plus qu’il n’impose ; en somme un leadership légitimé.

Cette légitimation fut trouvée dans les débuts du développement capitaliste dans la monarchie de droit divin, et en Asie dans prégnance de systèmes sociaux et culturels fortement hiérarchisés, marqués du sceau de la morale confucéenne résolument holiste.

La magie des régimes autoritaires africains ne peut opérer alors, dans des contextes sociaux et culturels aujourd’hui hybrides et en recherche de sens, qu’avec la bonne gouvernance. Peut-être, sans doute, la perplexité tiendrait à la charge idéologique que supposerait charrier ce concept.

En effet, institutions de Bretton-Woods et Union européenne tendent à imposer désormais, au-delà des conditionnalités économiques, la clause démocratique pour les soutiens au développement.

Osons prétendre que la bonne gouvernance est l’autre nom de la démocratie

Mais pour des contempteurs militants du multilatéralisme (versus FMI, Bird, OMC), ces principes sont instrumentalisés pour imposer l’économie de marché, et porteraient atteinte aux souverainetés nationales chatouilleuses (alors même que la sébile est tendue pour boucler les budgets).

Face aux restaurations autoritaires en Afrique, l’on suggère aux africains d’attendre les hommes providentiels qui vont nous conduire au développement à l’instar de Lee Kuan Yew à Singapour. Mais comment émergent-ils ? Par la providence ? Par la grâce de Dieu ? Et si l’on revenait simplement sur terre…

Beaucoup de nos pays sont « fâchés » avec les statistiques ; or celles-ci nous permettent avec les outils de la comptabilité nationale (à condition d’être intègre) et les mécanismes et indicateurs aujourd’hui mondiaux de documenter la bonne gouvernance et d’y œuvrer.

Bien davantage, « les racines de l’arbre sont amères, mais les fruits sont sucrés » nous dit un proverbe africain, autrement dit, la gouvernance quelque contenu qu’on lui donne, se vit, se touche, se perçoit par le citoyen au quotidien. Osons alors prétendre qu’elle est l’autre nom de la démocratie.

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