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Racisme – Francia Márquez : « La société colombienne m’a appris à avoir honte d’être une femme noire »

Pour Francia Márquez, la Colombie est marquée par un "racisme structurel". © DR

À 35 ans, Francia Márquez est devenue la figure de proue de la lutte des Afro-Colombiens pour leurs droits. Une interview recueillie par Najet Benrabaa et Sarah Nabli.

En avril dernier, Francia Márquez a reçu le « prix Nobel » des défenseurs de l’environnement (Goldman Prize) pour son combat contre les mines d’or polluantes dans son pays. D’abord en lutte contre les exploitations illégales sur le territoire de ses ancêtres, déplacée forcée et toujours menacée de mort, elle représente aujourd’hui un espoir politique pour les Afro-Colombiens, qui représentent 10 % de la population colombienne, et un modèle pour toutes les femmes de sa génération. Certains la voient déjà dans un siège de député et voudraient qu’elle représente sa communauté au Congrès de la république, le Parlement de Colombie, à la faveur des élections de 2019. Rencontre.

Jeune Afrique : Vous êtes l’une des leaders afro-colombiennes les plus jeunes en Colombie, vous avez même commencé à 28 ans au conseil communautaire de La Toma, votre communauté. Aujourd’hui vous êtes une figure nationale et internationale. Pourquoi avoir décidé de lutter contre les mines illégales ?

Je suis née et j’ai grandi dans un territoire afro-colombien ancestral, mes ancêtres esclaves ont fui les conquistadors et s’y sont installés en 1636. Nous vivons de l’artisanat, de l’exploitation des mines d’or artisanales, de l’agriculture et de la pêche. Puis en 2002, des groupes paramilitaires se sont installés sur notre territoire, ils ont commencé à instaurer la terreur, à bafouer les droits de l’Homme. Ensuite des multinationales sont arrivées pour exploiter les mines d’or à grande échelle comme AngloGold Ashanti. En 2009, le gouvernement a donné les autorisations d’exploitation sans même nous consulter et nous a demandé de partir ! Je ne pouvais pas rester indifférente à ce qu’il se passait… J’ai donc commencé à étudier le droit pour nous défendre.

Avec l’aide d’avocats afro-colombiens, j’ai appris à mener une action de tutelle, et la Cour constitutionnelle a reconnu nos droits et a ordonné la suspension de toutes les autorisations d’exploitation minière. Dès lors, j’ai commencé à recevoir des menaces de mort, contre moi mais aussi contre mes enfants… Et l’exploitation illégale a continué, avec la complicité de l’État qui voit les choses se passer sous ses yeux mais ne fait rien.

Dans votre discours lors de la remise du prix Goldman, vous avez rendu hommage à Berta Cáceres, militante écologiste hondurienne assassinée le 2 mars 2016, et elle-même prix Goldman en 2015. Vous identifiez-vous à elle ? Avez-vous peur de subir le même sort aujourd’hui ?

Suite à mes engagements, en 2013 j’ai reçu des menaces de mort et j’ai dû quitter ma communauté et mon village pour me réfugier à Cali avec mes enfants. Je vis dans la peur constamment, je me retourne toujours dans la rue pour voir si on me suit, je suis méfiante envers tout le monde. J’ai dû tout quitter du jour au lendemain, ma famille, mes amis, mon logement, mes deux fils m’en ont beaucoup voulu. Je me suis retrouvée seule dans une ville que je ne connaissais pas. J’ai reçu cinq menaces de mort… Malgré mon combat, je me sens seule. Les gens viennent me voir pour me parler de mes actions, pour me remercier. Mais en vrai, je n’ai pas d’amis et ma famille me voit aujourd’hui comme un leader. Ce n’est pas facile à vivre tous les jours mais c’est mon destin et je l’assume. Je n’ai jamais pensé à arrêter car je suis passionnée par mon combat. C’est le prix à payer pour les générations suivantes.

Vous avez aussi pris la tête du Mouvement des femmes noires pour le respect de la vie et des territoires ancestraux afro-colombiens du Nord du Cauca et mené la Marche des Turbans en 2015…

Chaque mois des dizaines de personnes meurent dans les mines illégales. Le gouvernement a essayé de les arrêter mais la corruption est tellement importante au niveau local que c’est impossible. Nous ne savions pas comment régler le problème mais il fallait que le pays sache ce qu’il se passe. Avec d’autres femmes, 80 au total, nous avons donc décidé de marcher de chez nous jusqu’à Bogota pour demander des comptes au gouvernement et l’arrêt des mines illégales. Nous avions des turbans dans les cheveux pour rappeler nos traditions afros et les médias ont appelé notre action la Marche des Turbans. Nous avons été reçu par le ministère de l’Intérieur et conclu un accord… qui n’a jusqu’ici jamais été respecté.


>> À lire : En Colombie, les afro-descendantes employées de maison luttent pour leurs droits


Vous avez aussi participé aux accords de paix à La Havane entre le gouvernement colombien et les FARC à l’été 2016. Racontez-nous comment cela s’est-il passé ?

Au départ le gouvernement ne voulait pas de nous, les Afro-Colombiens, dans ces discussions, prétextant qu’il s’agissait de la recherche d’un accord de paix général pour toute la société, mais il a oublié que notre population a été affectée de manière disproportionnée par le conflit, à cause d’un défaut de politique et d’un manque de développement. Nous nous sommes donc organisés avec les associations afro-colombiennes, nous avons créé la Commission ethnique pour la paix et la défense des territoires. Nous sommes partis aux États-Unis pour trouver des alliés au Congrès américain et même Obama est intervenu en notre faveur, c’est pour ça que nous avons pu participer !

Il faut tout un processus pour s’accepter, c’est difficile avec tous ces clichés sur les femmes afro : qu’elles sont des prostituées, obsédées par le sexe…

Que souhaiteriez-vous dire aujourd’hui à une jeune fille afro-colombienne ?

Je voudrai lui dire que moi, dans mon enfance, j’avais honte de ce que j’étais, parce que la société m’avait appris à avoir honte d’être une femme noire. Il faut tout un processus pour s’accepter, c’est difficile avec tous ces clichés sur les femmes afro : qu’elles sont des prostituées, obsédées par le sexe. C’est du racisme structurel et malheureusement il ne partira jamais en Colombie.

Il faut comprendre et être fière de ce que nous sommes, que nous n’avons pas été esclaves mais qu’on nous a forcé à l’être, que nous n’avons pas à être coupable d’un passé que nous n’avons pas choisi mais qui malgré tout nous a marqués pour des générations et des générations. Nous avons un héritage et nous devons lutter pour une réparation et la reconnaissance de cette souffrance. Je dirais à une jeune fille qui fait face au racisme de ne pas baisser la tête mais de l’affronter et d’être fière d’être noire.

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