Elections

Législatives au Rwanda : Juvénal Nkusi, mémoire vivante du Parlement post-génocide

Juvénal Nkusi, député du PSD au Rwanda. © Cyril Ndegeya

Membre de toutes les législatures depuis la fin du génocide, ce député du Parti social-démocrate a choisi de ne pas se représenter. Portrait d’un personnage clé de l’histoire du Parlement rwandais.

Il n’est certainement pas le nom le plus connu de la scène politique rwandaise. Pourtant, du haut de ses 63 ans, ce gaillard au physique imposant et à la démarche claudicante salue à tour de bras anciens députés et connaissances du milieu politique lorsqu’il débarque sur la terrasse de Chez Lando. Voisin de l’établissement, ce vétéran de la politique rwandaise est un habitué de ce lieu réputé de Kigali. Un geste de la main, un hochement de tête, l’homme donne l’impression de connaître son monde.

C’est le genre de député qui a presque plus de poids que certains ministres

« C’est une terreur, tout le monde le respecte. C’est le genre de député qui a presque plus de poids que certains ministres. Il a le recul historique, la connaissance du passé et la légitimité de sa longévité », explique Jean-Paul Kimonyo, politologue rwandais et conseiller à la présidence. « Ce n’est pas à moi de dire si je suis une terreur », répond le principal intéressé dans un sourire.

Un quart de siècle sous les couleurs du PSD

Après 24 ans au Parlement, Juvénal Nkusi a choisi de ne pas briguer un nouveau mandat lors des législatives qui se sont déroulées le 3 septembre. « 60% de la population a moins de 25 ans. À mon âge, il commence à y avoir un problème de représentativité », commente-t-il sobrement.


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Même si le Parlement fait régulièrement peau neuve dans le pays, c’est un petit événement pour la politique rwandaise. Le député Nkusi a fait partie de toutes les législatures depuis la fin du génocide des Tutsi, en juillet 1994, et s’impose comme un des rouages discrets de la reconstruction politique du pays.

Le 25 novembre 1994, lorsque le Parlement rouvre ses portes, à peine plus de quatre mois après la fin des massacres, il est choisi pour présider la première Assemblée des institutions de transition. Juvénal Nkusi n’est pas membre du parti siglé du lion – l’emblème figurant sur le blason du Front patriotique rwandais (FPR, au pouvoir). Depuis sa création en 1991, date de l’instauration du multipartisme, il a toujours été membre du PSD.

« Les accords d’Arusha prévoyaient que le président du Parlement soit issu du PSD. C’était à l’origine Félicien Ngango, le 1er vice-président du parti, qui devait occuper cette fonction. Comme beaucoup de membres de notre parti, qui a été décimé, il est mort pendant le génocide. J’ai donc pris le relais », raconte-t-il.

Premiers pas dans un Parlement dévasté

« Je me souviens de sa prestation de serment au stade de Nyamirambo. A l’époque, le Parlement se cherchait, on ne savait pas ce que ça allait donner », se souvient Bernard Makuza, l’actuel président du Sénat.

Son premier jour au Parlement, Juvénal Nkusi s’en souvient dans les moindres détails. Lorsqu’il pénètre dans cette grande bâtisse beige aux murs criblés d’impacts de balles, portant les stigmates des bombardements de la guerre, les lieux sont vides et dévastés. « Il a fallu se débrouiller. On a emprunté deux micros à l’agence Rwandaise de radiodiffusion. Les sièges, nous les avons pris où l’on pouvait : dans les restaurants, les bureaux alentours ou à des particuliers. Puis on s’est assis. »

Denyse Uwera Kamugwiza/AP/SIPA

Dans un pays où l’expérience du multipartisme a jusqu’à présent été synonyme de chaos, faire collaborer les partis est un défi

Soixante-dix députés siègent dans ce premier Parlement, tous issus des partis signataires des accords de paix d’Arusha d’août 1993, à l’exception du Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), le parti du président Habyarimana, exclu de la vie politique après le génocide. Six représentants de l’armée complètent l’Assemblée.

« Premier ordre du jour : on a fixé les commissions pour organiser le Parlement. Une pour le règlement intérieur, une pour trouver les agents du Parlement, une pour les « affaires diverses ». Personne n’avait l’expérience du Parlement, alors on a imaginé, on s’est documenté sur les Parlements étrangers pour voir comment ils fonctionnaient. »

Dans un pays où l’expérience du multipartisme a jusqu’à présent été synonyme de chaos, faire collaborer les partis est un défi. Juvénal Nkusi reconnaît certains « malentendus » au départ. « Tout le monde voulait la reconstruction. Mais s’accorder sur la façon d’y parvenir était un enjeu autrement plus complexe. » explique-t-il.

La mise en place des Gacaca

Juvénal Nkusi restera à la présidence du Parlement jusqu’au printemps 1997. Le temps de faire adopter la loi fondamentale des institutions de transition et de « lancer la machine parlementaire », dit-il. Il servira ensuite le Parlement durant 21 ans, dont sept à la tête du Comité des comptes public, où il héritera du surnom de « Monsieur anti-gabegie ».

Voter la loi sur les Gacaca a été le moment le plus marquant et le plus douloureux. Il s’agissait alors d’ouvrir les yeux et d’accepter de regarder la réalité en face

« Il a connu les temps les plus durs du Parlement, où les finances étaient précaires et les députés rémunérés de manière alternative – ou en nature, avec de la nourriture. Il a appris à éviter le gâchis », explique un ancien député.

À l’heure de faire le bilan de ses années d’élu, il se souvient de sa plus grande fierté. « Voter la loi sur les Gacaca [juridictions traditionnelles adaptées spécialement pour juger l’immense majorité des crimes liés au génocide, ndlr] a été le moment le plus marquant », estime-t-il. « Ça a été très douloureux. Il s’agissait alors d’ouvrir les yeux et d’accepter de regarder la réalité en face. On essayait de prôner le vivre ensemble. Donc, pour être honnête avec nous-même, il fallait adopter cette loi. Mais on s’est questionnés : “Et si ça ne marche pas ?” Là, les livres de lois que vous avez pu lire avant ne vous servent à rien. Si vous n’avez pas de références, il faut faire un choix et le faire comprendre aux parlementaires, d’autant que certains étaient directement concernés. Et puis il y avait ceux qui ne voulaient pas associer la population à cette tâche de justice, de peur que les choses n’explosent à nouveau », se souvient l’ex-député.


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Lorsqu’on l’interroge sur les limites du Parlement actuel, contrôlé par le FPR et par quelques partis acquis à sa cause, ainsi que sur les critiques formulées à l’égard du Rwanda quant à un certain verrouillage de l’espace politique, l’homme préfère balayer la question. « J’ai appris à rire de ces critiques venant de gens qui veulent que l’on s’adapte à leur modèle étranger. Nous, Rwandais, pensons que si nous ouvrons les vannes, les eaux vont se répandre, au risque d’une inondation. »

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