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Mostefa Lacheraf

Historien et homme politique algérien, il fut sa vie durant un franc-tireur.

Intellectuel inclassable et auréolé d’une double culture, Mostefa Lacheraf vient de nous quitter. Il était entré en politique en 1939, à un moment où l’étroite élite qui pensait faire avancer la cause algérienne par une pression légale et sans action de masse perdait de sa crédibilité.
Immergé dans le Parti du peuple algérien (PPA), il projette, avec d’autres intellectuels, d’établir avec la culture populaire des liens qui permettraient à tous de se situer entre subordination au mouvement social et subordination du mouvement social aux idées émancipatrices de la modernité. Leurs efforts ne parviennent pas à mettre à mal les conceptions, qui, à la fin des années 1940, constituent la perception plébéienne de la démocratie, fondée sur la négation de l’individu et la peur du débat ouvert. Déçu, Lacheraf se met en congé de parti après avoir amplement contribué à l’organisation de l’émigration sous l’égide du MTLD et au travail de son groupe parlementaire à l’Assemblée nationale française (1947-1950). Il décide d’agir en franc-tireur et d’exercer « son esprit critique en toute liberté ».
Acteur et témoin du temps présent, il a pour cible privilégiée l’historiographie coloniale et, tout en s’abreuvant à cette source, met sa plume et ses observations au service d’une cause : celle de l’émergence d’une nation en devenir et de la sauvegarde de sa mémoire. Mais dans sa défense du patrimoine, de l’islam et de la langue arabe, il prend nettement position contre les oulémas, pour le parti de la modernité.

Le radicalisme politique de ses écrits publiés entre 1954 et 1956 et regroupés plus tard dans L’Algérie, nation et société séduit les dirigeants du FLN, qui, dans la perspective de négociations, voient en lui l’expert rêvé. Ils font donc appel à lui et c’est en leur compagnie qu’il sera arrêté, en octobre 1956, lors du rapt de l’avion marocain qui les emmenait de Rabat à Tunis. Libéré pour être assigné à résidence à la veille des premières négociations d’Évian, il s’évade et se rend à Tunis. Le GPRA le délègue, avec Kateb Yassine et Malek Haddad, pour le représenter à la Conférence des écrivains d’Afrique et d’Asie, au Caire, puis l’intègre à la commission de rédaction du programme du FLN. Coopté au Conseil national de la Révolution, il vit dans le déchirement et l’angoisse l’implosion du FLN, et participe à toutes les initiatives susceptibles d’éviter l’effusion de sang. Cela ne lui vaut que des déboires. Son nom est rayé de la liste des candidats à la députation. Après la formation du gouvernement Ben Bella, il décline toutes les responsabilités qu’on lui propose et, après le coup d’État du 19 juin 1965, se rapproche de Boumedienne. En 1975, il fait partie du groupe des rédacteurs de la Charte nationale et devient brièvement (1977-1978) ministre de l’Éducation nationale. S’estimant à tort ou à raison peu soutenu contre les attaques menées contre ses projets par les partisans d’une arabisation à marche forcée, il démissionne et part en Argentine comme ambassadeur. Après la mort de Boumedienne et l’arrivée de Chadli Bendjedid à la tête de l’État, l’intellectuel reprend, chez Lacheraf, le pas sur le politique, mais il ne parvient pas à tisser des relations avec le public. Son maître livre, Des noms et des lieux. Mémoire d’une Algérie oubliée. Souvenirs d’enfance et de jeunesse (1998) ne suscite pas les débats qu’il aurait dû provoquer. Ses écrits restent méconnus.

Pour moi, Lacheraf était un emblème respecté. Nous n’étions pas toujours du même avis sur l’analyse de la conjoncture, le socialisme ou la question des libertés, mais j’ai tenu, malgré les interdits et les pressions, à faire connaître ses écrits, en 1963, et à les faire discuter par ses pairs. J’ai tout fait pour qu’il accepte de prendre en charge l’Éducation nationale. Ben Bella a fini par accepter, mais Lacheraf maintenait résolument son refus de coopérer avec lui. Occasion perdue pour la culture algérienne ? Je ne peux l’affirmer. Reste qu’en 1963 les culturalistes étaient loin d’avoir la force et les appuis qu’ils auront plus tard.
Que sa famille et ses amis sachent que l’auteur de ces lignes prend part à leur peine.

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