Elections

[Tribune] Caution des candidats à la présidentielle : sacralisation ou marchandisation du pouvoir ?

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Macroéconomiste hétérodoxe du développement. De nationalité camerounaise, Thierry Amougou est professeur-chercheur à l'université catholique de Louvain en Belgique.

Une femme inscrivant son empreinte digitale sur son vote lors de l'élection présidentielle à Yaoundé, au Cameroun, le 9 octobre 2011. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Être candidat ou candidate à une élection présidentielle en Afrique subsaharienne devient-il une affaire de demande solvable ? C'est la question que pose Thierry Amougou, économiste « hétérodoxe », qui met en garde contre ce qu'il qualifie de « pacte faustien » en train de s’installer entre démocratie et grand capital en Afrique subsaharienne.

La promesse démocratique consiste à dire à ceux qui n’ont pas fait de brillantes études (capital humain), à ceux qui ne sont pas nés avec une cuillère d’or dans la bouche (capital généalogique) et à ceux qui ne sont pas naturellement charismatiques (capital symbolique) qu’ils peuvent aussi accéder au poste de direction de leurs pays.

Or, avec des cautions présidentielles dont les montants s’envolent, le subsaharien ordinaire ne sera plus exclu du pouvoir exécutif uniquement parce qu’il manque de capital symbolique, de capital humain et de capital généalogique, mais aussi parce qu’il manque de capital financier.

Être candidat est moins une affaire de jouissance de sa citoyenneté politique que de démonstration de sa richesse

Oui, lorsque la caution présidentielle se chiffre à 30 millions de FCFA au Cameroun, à 65 millions de FCFA au Sénégal, à 100 000 de dollars en RDC et prochainement à 250 millions de FCFA au Bénin, on se rend compte qu’être candidat à l’élection présidentielle en Afrique subsaharienne est moins une affaire de jouissance de sa citoyenneté politique que de démonstration de sa richesse.

Exclusion

En conséquence, les Subsahariens déficitaires, c’est-à-dire ceux dont les revenus du capital et du travail sont inférieurs à leurs dépenses de consommation sont automatiquement exclus de la candidature à l’élection présidentielle alors qu’ils sont majoritaires. Seuls les Subsahariens hautement excédentaires, c’est-à-dire ceux dont les revenus du capital et du travail sont largement supérieurs à leurs dépenses de consommation peuvent devenir candidats à une élection présidentielle.

Être candidat ou candidate à une élection présidentielle en Afrique subsaharienne devient-il une affaire de demande solvable ?

Les pauvres peuvent-ils encore prétendre à la fonction présidentielle si le prix à payer pour faire acte de candidature devient rédhibitoire au point de constituer une barrière à l’entrée pour la majeure partie de la population subsaharienne ?

Comment respecter la promesse démocratique de faire du citoyen lambda quelqu’un qui peut diriger si les pauvres n’ont aucune chance d’être candidats ?

Comment se fait-il que des pays dits pauvres et très endettés ne soient pas dirigés par des citoyens pauvres et très endettés majoritaires mais par des citoyens richissimes minoritaires ?

Ces Africains richissimes représentent-ils les intérêts des populations africaines pauvres ?

Démocratie et capital

Ces questions témoignent du pacte faustien en train de s’installer entre démocratie et grand capital en Afrique subsaharienne alors que, au regard de son histoire, ce continent a l’occasion de faire de la démocratie la chance de ses populations pauvres. L’éviction des pauvres via des cautions surélevées par rapport au moins d’un dollar par jours des masses, n’est pas seulement la mainmise de l’élite économique et politique sur l’avenir des pays, mais aussi une assurance tout risque de la reproduction à la tête des États de ceux qui les dirigent déjà et sont devenus riches à leurs dépens.

Entre l’énergie de son peuple et la ploutocratie, l’Afrique subsaharienne doit choisir

Cette marchandisation du pouvoir suprême, soutiennent certains, revient à sacraliser, à valoriser et à respecter la fonction présidentielle. Est-ce l’argent qui valorise la fonction présidentielle ou les qualités et les résultats de ceux qui l’incarnent ?

Si plusieurs présidents en poste n’assurent pas une valeur ajoutée à la fonction présidentielle mais la déprécient plutôt, alors protéger celle-ci est plus une affaire éthique et morale que financière. Une pléthore de candidatures socialement fondées parce que la caution présidentielle est abordable serait plus utile à la démocratie en Afrique subsaharienne que des présidentielles qui deviennent des terrains d’expressions privatisés des demandes politiques économiquement solvables.

Doit-on réduire le nombre de partis en haussant de façon exponentielle la caution présidentielle ou en construisant des plateformes politiques et des idées transversales ? Entre l’énergie de son peuple pour donner force à son processus démocratique et la puissance du capital financier (ploutocratie), l’Afrique subsaharienne doit choisir. Une démocratie crédible ne peut éviter de protéger des demandes politiques économiquement solvables la promesse de faire d’une société la maîtresse de son histoire.

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