Droits de l’homme

Violences faites aux femmes : « La classe politique marocaine est trop lente »

Lors d'une manbifestation organisée à Rabat dans le cadre de la journée internationale du droit des femmes, à Rabat le 8 mars 2015. © REUTERS/Stringer

Le calvaire subit par Khadija, une jeune fille de 17 ans séquestrée, violée et torturée, secoue le Maroc depuis la mise en ligne de son témoignage en vidéo, le 21 août. Khadija Ryadi, ancienne présidente de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), évoque un problème de fonds et met en cause le retard dans l'adoption de la loi protégeant les victimes, qu'elle juge par ailleurs « insuffisante ».

Le Maroc est sous le choc après les révélations de Khadija Okkarou, 17 ans, qui affirme avoir été séquestrée durant plusieurs semaines dans la région de Fqih Ben Saleh, dans le centre du pays. Elle raconte avoir été violée et torturée, notamment tatouée de force, par au moins trois jeunes hommes.

C’est à travers une vidéo mise en ligne le 21 août, dans laquelle la jeune fille montre les stigmates de son calvaire, que le royaume a découvert le sort de Khadija. Très vite, des internautes se sont organisés pour apporter une aide financière et un soutien psychologique et juridique à la victime et sa famille. Le drame Khadija a d’autant plus choqué, qu’il survient un an exactement après la diffusion d’une vidéo d’agression sexuelle d’une autre jeune femme par quatre jeunes hommes dans un bus à Casablanca.

Khadija Ryadi, militante de gauche et ancienne président de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), revient pour Jeune Afrique sur ce que ce drame dit de la question des violences faites aux femmes au Maroc.

Jeune Afrique : Le drame de la jeune Khadija intervient quelques mois après l’adoption par le Maroc d’un texte de loi visant à combattre les violences faites aux femmes. Que pensez-vous de ce texte ?

Khadija Ryadi : Précisons d’abord que si ceux qui agressent des femmes sont sûrs de leur impunité, c’est aussi du fait du retard accusé dans l’adoption d’une loi protégeant les victimes. La classe politique marocaine est trop lente. La nouvelle loi, adoptée début 2018, ne rentrera d’ailleurs en vigueur qu’en septembre…

On parlait déjà de changer la loi du temps de la ministre Nezha Skalli (ministre du Développement social et de la Famille, 2007-2012). À cette époque, l’AMDH a été entendue pour donner son point de vue sur les violences faites aux femmes. Mais après l’arrivée de Bassima Hakkaoui au ministère, en 2012, nous n’avons plus été contactés.


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Je sais que d’autres associations ont pu présenter leurs recommandations. Et aujourd’hui, beaucoup d’entre elles jugent malgré tout que la loi est insuffisante. D’abord, le texte fait référence à des concepts qui semblent hors de propos, comme que l’« atteinte à la pudeur publique » ou à la « morale ». Il ne propose pas de définition précise du harcèlement, ce fait si répandu, qui distille une culture de la violence contre les femmes.

Et surtout, il n’offre en fait que peu d’outils, pas d’injonction. L’importance des mesures de protection d’urgence a pourtant été mise en avant, tant par des institutions onusiennes que par le Conseil national des droits humains (CNDH, institution marocaine). Et la loi n’aura que peu de retombées sans un suivi dans la pratique. On sait que dans beaucoup de pays étrangers équipés légalement, la police et la justice ne brillent pas dans l’accueil et l’écoute réservé aux victimes. Alors ici, qu’en sera-t-il ? A-t-on prévu des formations, des systèmes de contrôle ?

La longue absence de loi n’explique sûrement pas tout…

Selon les chiffres du Haut-commissariat au plan [HCP, instance officielle marocaine, ndlr], vieux de moins de dix ans, ce sont environ les deux tiers des Marocaines qui ont déjà subi une ou plusieurs agressions sexuelles.

Ce qui arrive à Khadija, c’est l’illustration d’un échec total. Celui de l’école tout d’abord. Dans de nombreuses affaires, les victimes comme leurs bourreaux sont jeunes. Comment peut-on expliquer que de jeunes gens en arrivent à ce niveau de violence ? Les chiffres de l’abandon scolaire, le contenu des programmes, la qualité de l’accueil des élèves sont des données qui expliquent aussi directement cela.


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Je ne pense pas que les violences faites aux femmes aient un quelconque fonds culturel, et elles ne sont pas propres au Maroc. Mais il y a des discours très conservateurs qui, même s’il n’appellent pas directement à la violence, infériorisent les femmes et facilitent des passages à l’acte. Contre ces discours, dont certains se prévalent de la religion, il faut que les forces progressistes dans leur ensemble puissent s’exprimer plus clairement et plus librement.

Entre les appels à la solidarité financière pour une prise en charge psychologique ou juridique et les pétitions, un certain nombre de citoyens disent leur refus de ces violences. Comment percevez-vous cela ?

Je crois que beaucoup de gens n’en peuvent plus. Un large pan de la société civile a été en avance sur sa classe politique, en réclamant par exemple une loi offrant un maximum de protection. Internet facilite sans doute la prise de conscience et la circulation de l’information. Il y a un an déjà, le débat a eu lieu après qu’aient circulé les images de l’agression sexuelle d’une jeune fille dans un bus casablancais. J’invite bien sûr tout un chacun à aller au-delà de l’indignation.

Mais je retiens aussi des progrès. Par exemple, le fait que la dimension sociale de la question n’est plus ignorée dans le débat : l’urgence concerne surtout les femmes les plus modestes, qui effectuent de longs trajets, sans véhicule, seules. Elles touchent celles qui sont le plus éloignées des services sociaux et juridiques et des femmes qui se méfient parfois des autorités.

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