Politique

Algérie : le musée Matoub Lounes financé par Bouteflika divise

Matoub Lounès. © Tribes of the World/ Flickr creative commons

À peine annoncé par l'État, le musée dédié à Matoub Lounes, artiste kabyle assassiné en 1998 et opposé au pouvoir, provoque déjà la controverse. Si certains Algériens y voient un hommage, d'autres dénoncent une récupération politique. Ces divisions, qui touchent même la famille du chanteur, pourraient remettre en cause le projet.

Voilà un projet qui divise déjà les fans de Matoub Lounes, chanteur kabyle assassiné le 25 juin 1998. Au cours d’une récente entrevue accordée à sa sœur Malika, le ministre algérien de la Culture a annoncé que l’État allait soutenir la construction d’un musée dédié au chantre de la chanson et de la culture berbères. « Je l’ai informée de la décision du président Abdelaziz Bouteflika, qui a donné son accord pour la réalisation d’un musée pour la conservation de la mémoire du chanteur et de son patrimoine artistique et culturel », a indiqué le ministre Azzedine Mihoubi. C’est en mai dernier que la Fondation Matoub Lounes, présidée par sa sœur Malika, avait introduit une demande auprès du ministère pour l’attribution d’une assiette de terrain, en vue de construire les bâtiments qui abriteront ce musée. Le dossier avait ensuite été transmis au Premier ministère, lequel a obtenu le feu vert de la présidence.

« Le président de la République a donné son accord et a instruit les différentes autorités et administrations concernées, chacune en ce qui la concerne, d’apporter leur aide et assistance à la Fondation pour sa réalisation, indique à Jeune Afrique une source autorisée au ministère de la Culture. Il s’agit d’un musée destiné à préserver la mémoire, le patrimoine matériel et immatériel ainsi que le parcours artistique de l’artiste militant Matoub Lounes et des artistes de renom de la région. » Dans une déclaration faite à l’agence officielle APS, Malika Matoub a jugé la décision comme une « grande consécration et une reconnaissance du combat et du parcours de Lounes et aussi un moyen de pérenniser son combat, sa mémoire et son art ».


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« Un musée de la mémoire »

Le futur musée sera édifié dans son village natal, à Taourirt Moussa, sur les hauteurs de Kabylie. La municipalité de Aït Mahmoud, dont dépend ce village, avait annoncé dès 2016 avoir délibéré sur ce projet en mettant une ancienne école à la disposition de la Fondation pour édifier ce musée. À diverses occasions, Malika Matoub avait donné des indications sur les contours que prendrait cet édifice. La Fondation confiera sa réalisation à un bureau d’études et à une entreprise de réalisation, tous deux locaux. Il devra également intégrer la maison familiale et l’école Rabah Matoub, qui fut l’établissement où avait enseigné l’écrivain Mouloud Feraoun, indique à Jeune Afrique un conseiller du ministre de la Culture.

La maison où le chanteur a vécu les derniers mois de sa vie avec son épouse sera également transformée en attraction touristique

Ce musée abritera les archives du chanteur, ses manuscrits, ses photos, ses enregistrements ainsi que ses instruments. « Outre les fonctions muséales classiques de visite, d’exposition et de conservation, ce musée sera doté d’une bibliothèque, d’une médiathèque, d’une filmathèque, d’un portail électronique et de supports numériques. Il y aura également des espaces de conférences et la Fondation pourra développer d’autres activités de valorisation et de recherche », précise encore cette source autorisée. Les collections du musée seront enrichies par les dons et les mises en dépôt d’œuvres de toute nature concernant Matoub Lounes qu’effectueront les citoyens et les donateurs en Algérie et à l’étranger. Une école de musique pourrait être également construite pour y initier les futurs musiciens au style musical de Matoub Lounes. La maison où le chanteur a vécu les derniers mois de sa vie avec son épouse Nadia sera également transformée en attraction touristique. « Ce sera un musée de la mémoire », avait ainsi précisé Malika Matoub.

Le ministère de la Culture, qui accompagnera la réalisation de ce musée, espère que la réception de celui-ci interviendra avant juin 2019, date qui coïncidera au 21e anniversaire de la mort de Matoub. On ignore pour l’heure l’enveloppe financière qui sera consacrée à ce projet. L’Agence nationale de gestion et de réalisation des grands projets de la culture (ARPC) est désignée à l’assistance technique du maître de l’ouvrage – la Fondation – jusqu’à sa livraison. Le ministère de la Culture compte marquer son inauguration par une grande manifestation à laquelle seront conviés des artistes de renom pour honorer la mémoire du chanteur.

Wikimedia Commons

Un artiste opposé au pouvoir et aux islamistes

Personnage atypique, militant et défenseur de l’identité et de la langue berbère, Matoub Lounes a été assassiné le 25 juin 1998 par un groupe terroriste au cours d’une embuscade tendue sur la route menant à son village. Quatre ans plus tôt, en septembre 1994, il avait été enlevé par un groupe terroriste qui l’avait séquestré durant quinze jours, avant de le libérer grâce à une très forte mobilisation populaire. Lors des émeutes d’octobre 1988, Matoub avait également été grièvement blessé par un gendarme, alors qu’il distribuait un tract appelant au calme en Kabylie. Toutes ces épreuves, ses chansons, son engagement politique et son franc-parler ont fait de lui un personnage aimé et admiré.


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Vingt ans après la disparition de celui que l’on surnomme « le rebelle », pour avoir été opposé tant au pouvoir qu’aux islamistes, le mystère plane toujours sur les circonstances de son assassinat, sur ses auteurs et commanditaires. La famille du chanteur, son épouse Nadia ainsi que ses fans continuent de réclamer la vérité sur sa mort. Une partie de ses admirateurs est convaincue que le crime a été signé et commandité par le pouvoir algérien. D’où le slogan « Pouvoir assassin », scandé à chaque fois que le nom de Matoub est évoqué.

Dès son accession au pouvoir en 1999, le président Bouteflika s’est engagé à ce que toute la lumière soit faite sur cet assassinat. Toutefois, son engagement ne s’est pas concrétisé tant la justice traîne les pieds pour ouvrir une vraie instruction judiciaire. Et il n’est pas acquis que celle-ci puisse contribuer à l’émergence de la vérité, tant l’enquête préliminaire engagée dès l’annonce de l’assassinat du chanteur a été escamotée.

Matoub n’aurait jamais demandé quoi que ce soit au pouvoir », affirme une fan

Récupération politique ?

C’est là que ce projet d’un musée Matoub Lounes divise fans et admirateurs. Une partie y voit une tentative de récupération du pouvoir de ce symbole du combat pour la reconnaissance et la promotion de la culture berbère. Certains y voient même une compromission de la part de la sœur du chanteur. « Personne n’est dupe, juge un internaute. À l’approche de la présidentielle de 2019, le pouvoir vend et achète à tout va, y compris les morts. »

On cherche à dompter celui qui n’a jamais été domptable

Fan du chanteur et activiste politique, Kamela s’oppose à cette initiative. « La question du financement du musée aurait pu être tranchée tout simplement par le ministère, comme cela se passe d’habitude, explique-t-elle. L’implication du président est donc à des fins électoralistes. Dire qu’il a accepté la demande, pour préciser qu’il a été sollicité, est en soi une humiliation pour la mémoire de Matoub. Il n’aurait jamais demandé quoi que ce soit au pouvoir. Que Malika Matoub parle de reconnaissance vis-à-vis du président est indécent ! C’est comme si elle demandait de la charité. À travers son geste de soumission, on cherche à dompter celui qui n’a jamais été domptable et avec lui toute une région frondeuse. »

Avec ce musée, sa mémoire sera entretenue et sa mort sera célébrée chaque année

Cinéaste et ami du chanteur, Bachir Derrais n’est pas de cet avis. Lui qui prépare un film sur la vie de Matoub Lounes estime que cette idée de musée est une bonne chose. « Avec celui-ci, sa mémoire sera entretenue et sa mort sera célébrée chaque année par les médias. Y compris ceux du service public qui lui avaient interdit l’antenne de son vivant, observe Derrais. Ses chansons seront diffusées, sous-tirées et connues du grand public, en majorité hostile. Il faut savoir ce qu’on veut : entretenir sa mémoire ou en faire un fonds de commerce ? »

Vers un bras de fer juridique ?

Un musée dédié à la mémoire de Matoub Lounes, son épouse Nadia Matoub en a appris l’existence à travers la presse. La Fondation Matoub Lounes ? Elle n’en fait pas partie. C’est que depuis la mort de son époux, ses rapports avec sa belle-mère et sa belle-sœur sont source de conflits, pour ne pas dire plus.

Signe de ces tensions, elle avait fait opposition en 2016 contre le classement comme « patrimoine culturel national » de la maison où elle et son mari ont vécu avant son assassinat. Intégrer cette bâtisse dans le projet de musée pourrait donc soulever un épineux problème juridique, dans la mesure où Nadia Matoub détient une part d’héritage moral et matériel de son mari.

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