Transport maritime

À Conakry, la concession portuaire accordée à une société turque crée la controverse

Le port de Conakry en octobre 2013 © Emilie Régnier pour Jeune Afrique

Le 10 août, les autorités guinéennes ont signé une concession avec le groupe turc Albayrak pour la gestion d'une partie du port de Conakry. Si le gouvernement justifie le recours à un accord de gré à gré par l'urgence d'améliorer le fonctionnement du port, le syndicat des dockers dénonce l’opacité des conditions d’attribution du contrat et a initié un mouvement de grève.

La Guinée a signé le 10 août un contrat d’une durée de vingt-cinq ans avec le conglomérat turc Albayrak pour la gestion de la partie « conventionnelle » du Port autonome de Conakry, qui concerne les marchandises qui ne sont pas mises en conteneurs. En contrepartie de cet accord conclu de gré à gré avec les autorités guinéennes, l’entreprise turque s’est engagée à investir 200 millions de dollars (173 millions d’euros) sur deux ans et 500 millions de dollars à terme.

Cette annonce a suscité la colère des dockers, qui se sont rassemblés le 13 août à l’entrée des installations, alors que la sécurité du port avait été renforcée. Le lendemain, les protestataires ont rallié la Bourse du travail, siège de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG), pour écouter le compte-rendu d’une rencontre entre des délégués syndicaux et le président Alpha Condé sur le sujet.

Des conditions « opaques » pour les syndicats

Déjà en grève contre la hausse du prix du carburant, la délégation syndicale du port appuyée par sa centrale d’affiliation, la CNTG, a durci sa position après la signature « dans des conditions opaques » de l’accord de concession, dénonce le secrétaire de la section, Cheick Chérif Touré. Ce dernier critique également le gel des comptes du Port autonome de Conakry, qui prive selon lui les travailleurs « d’avantages sociaux ».

Alpha Condé a tenté de désamorcer la situation en rencontrant les syndicalistes dès le 11 août. « Je lui ai dit que tout projet de concession doit faire l’objet d’un projet de loi soumis à l’Assemblée nationale. Si deux ou trois personnes se rassemblent pour signer un contrat qui n’a même pas été examiné en conseil des ministres, cela s’apparente à nos yeux à une vente, » relate Cheick Chérif Touré, qui s’inquiète également de la liberté donnée à Albayrak de recruter son personnel, faisant craindre des licenciements chez les travailleurs guinéens.

Après plusieurs jours de mutisme, le ministre des Transports, Aboubacar Sylla, et la directrice générale du Port autonome de Conakry (PAC), Hawa Keita, ont animé le 16 août une conférence de presse pour tenter de désamorcer la situation. Le ministre a rappelé que le Port n’a pas été vendu, mais que la partie dénommée « Port conventionnel » avait été mise en concession. « Les installations sont vieillissantes et exigent des gros investissements que l’État guinéen est incapable d’assurer », a-t-il expliqué.

Plus de 80 % du personnel restera guinéen, promet le ministre des Transports

Le ministre a également justifié la révocation, le 13 août, du chef du service exploitation, Ousmane Fadiga, et du responsable des ressources humaines, Aboubacar Dramé, perçus comme meneurs de la grève. « Un fonctionnaire se conforme aux instructions ou rend son tablier », a-t-il commenté. Le mardi 14 août, le directeur financier et comptable, Ibrahima Kalil Keita, a voulu jeter l’éponge. Mais sa lettre de démission, adressée au chef de l’État et dont Jeune Afrique a obtenu une copie, a été refusée par ce dernier.

Pour Aboubacar Sylla, « l’État est un mauvais gestionnaire », d’où la nécessité d’un désengagement au profit du secteur privé, pour étendre et moderniser un port devenu petit par rapport à ceux de l’Afrique de l’Ouest. « Le volume d’activité du port de Conakry est de neuf millions de tonnes par an, contre vingt et un millions pour celui d’Abidjan, seize millions pour celui de Dakar et quinze millions pour Lomé. Beaucoup de navires sont obligés de rester longtemps en rade, faute de place ». Or, la concession prévoit la construction d’un quai long de 530 mètres.

Aucun pays au monde n’est obligé de publier le contenu des contrats qu’il signe

Le ministre des Transports a également assuré que les investissements d’Albayrak permettront plutôt d’accroître l’emplois que de les réduire : plus de 80 % du personnel restera guinéen, a-t-il promis. Les revenus douaniers passeront à 13 millions de dollars par an, contre 4,5 millions de dollars en 2017. « On aurait peut-être dû communiquer davantage », admet Aboubacar Sylla, qui assure cependant qu’« aucun pays au monde n’est obligé de publier le contenu des contrats qu’il signe » et explique le non recours à la procédure d’appel d’offres par l’urgence de sortir le port de sa léthargie.

Des arguments qui ne suffisent pas à convaincre la section syndicale du Port, où la grève se poursuit ce 20 août.

Des bus au port

Youri Lenquette pour Jeune Afrique

Présent dans la construction dès 1952, le groupe Albayrak s’est lancé dans le transport collectif en 1982, puis dans la gestion des déchets en 1992. La société s’est ensuite diversifiée tous azimuts : dans l’industrie textile, les médias, le matériel agricole, l’immobilier, la fabrication de machine, la logistique et la production électrique. Le conglomérat gère notamment le port de Trazbon, au nord-est de la Turquie, et le port de Mogadiscio en Somalie.

Le 30 janvier 2017, cinquante bus offerts par la mairie d’Istanbul ont été remis au gouvernorat de Conakry. Ils ont été mis en circulation le 2 août 2018 pour alléger la cherté du transport urbain à Conakry, suite à l’augmentation du prix du carburant un mois auparavant. Leur gestion a été confiée à la société Albayrak, également intéressée par la gestion des ordures dans la capitale guinéenne. Ce groupe n’a pas de lien avec Berat Albayrak, l’actuel ministre turc du Trésor et des Finances, en dépit du même patronyme.

De bonnes relations avec la Turquie

Alpha Condé entretient de bonnes relations avec Recep Tayyip Erdoğan, ayant assisté à son investiture le 8 juillet dernier. Les écoles « Citadelle » appartenant à l’opposant Fettullah Gülen, en exil aux États-Unis, ont été fermées à Conakry et remplacées par des « écoles Maarif turco-guinéennes » suite au coup d’État manqué de juillet 2016.

Le port à conteneurs de Conakry est quant à lui géré par le groupe Bolloré, arrivé en deuxième position lors de l’appel d’offres lancé en 2008. En mars 2011, trois mois après la première élection d’Alpha Condé, les employés de Getma/Necotrans (aujourd’hui en liquidation judiciaire) qui avaient obtenu trois ans plus tôt la concession du terminal à conteneurs du port de Conakry, avaient en effet été délogés par l’armée suite à un décret présidentiel « au nom de la productivité du port et des intérêts économiques de la Guinée », expliquait en mai dernier à Jeune Afrique Sory Camara, directeur général adjoint du Port de 2011 à 2016.

Enfin, le terminal minéralier, troisième entité du Port autonome de Conakry, est géré par la Compagnie des bauxites de Kindia (CBK), filiale de la société russe Rusal dans le pays.

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