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Cet article est issu du dossier «Droits des femmes : la Tunisie en avance ?»

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Société

Wassyla Tamzali : « La condition des femmes dans le monde musulman est une question de volonté politique »

Une manifestante lors de la marche pour l'égalité dans l'héritage à Tunis, le 10 mars 2018. © Reuters

Au-delà de l’égalité dans l’héritage, c’est toute la question des libertés individuelles et de la condition de la femme qui délient les langues en Tunisie. Un dialogue inédit, absent dans les autres pays du monde arabe. Wassyla Tamzali, ancienne directrice des droits des femmes à l’Unesco, en explique les raisons.

« L’État n’a pas de lien avec la religion ou encore avec le Coran. Nous œuvrons sur la base de la Constitution dont les dispositions sont impératives. L’État tunisien et un État civil et celui qui prétend que le référentiel de la Tunisie est un référentiel religieux a tort ! » Cet extrait du discours de Béji Caïd Essebsi, prononcé le 13 août, marquera sans doute l’histoire moderne de la Tunisie. Il est le premier homme d’État dans le monde musulman à prononcer cette affirmation de manière officielle. Dans ce discours, le président a également annoncé la présentation prochaine d’un projet de loi sur l’égalité successorale. Une première dans le monde arabe.

Wassyla Tamzali, avocate et ancienne directrice des droits des femmes à l’Unesco, née en Algérie, analyse pour Jeune Afrique les raisons de l’absence de telles réformes dans le reste du monde arabe et surtout chez le voisin algérien.

Jeune Afrique : Que pensez-vous du discours et de la proposition du président tunisien Béji Caïd Essebsi ?

Wassyla Tamzali  : Son discours est une victoire historique, c’est la première fois qu’un chef d’État d’un pays à majorité musulmane dit clairement que l’État n’a rien à voir avec la religion. C’est une rupture aussi grande que celle de Habib Bourguiba quand il a promulgué le code du statut personnel (CSP). Essebsi a confirmé l’idée que ce conditionnement de la femme dans le monde arabo-musulman n’a rien à voir avec la religion ou encore la génétique. C’est avant tout une question de volonté politique.

En Tunisie, on assiste depuis plusieurs mois à un véritable débat sociétal autour de la condition de la femme. En Algérie, celui-ci ne prend pas. Comment l’expliquez-vous ?

Cela revient d’abord à des raisons historiques. Lorsque la question des femmes elle a été posée par Bourguiba, elle l’a été dans un contexte idéologique particulier. Il proclame le code du statut personnel au moment de l’indépendance, en 1956. Bourguiba assume alors son rôle d’homme des lumières qui défend l’exemple de la civilisation occidentale. Il va alors s’en inspirer et considérer que la femme est l’égale de l’homme car cela est l’une des conditions à la modernité. À ce moment-là, la guerre d’Algérie a deux ans et continuera encore cinq ans ; cinq années durant lesquelles la civilisation occidentale perdra de sa crédibilité. L’Afrique va commencer à penser son indépendance et va réclamer la reconnaissance de sa propre civilisation.

La Tunisie est dans une continuité historique et elle le prouve encore aujourd’hui

L’Algérie va alors confondre civilisation et identité. Des milliers de femmes ont participé à la guerre d’indépendance et ont contribué à la construction du pays, mais le peuple choisit de tourner le dos à son histoire et de construire une image traditionaliste de la femme, totalement obsolète dans une logique identitaire. L’humaniste Frantz Fanon disait : « en Algérie on ne voile pas les femmes pour voiler les femmes », on les voile pour ne pas ressembler aux Français.

Le peuple tunisien est au contraire un peuple qui veut avancer avec son histoire et qui refuse de faire marche arrière. Par exemple lorsque les islamistes ont essayé de remplacer la notion d’égalité entre hommes et femmes par la notion de complémentarité. La Tunisie est dans une continuité historique et elle le prouve encore aujourd’hui.

La Tunisie, parce qu’elle vit sa transition démocratique, fait office de contre-exemple concernant les idées reçues

Vous disiez que la déclaration de Béji Caïd Essebsi montre le poids de la politique dans les relations hommes-femmes dans le monde arabe. En quoi la situation politique dans cette région explique-t-elle les discriminations sexuelles ?

Dans ces pays-là, l’État donne aux hommes le contrôle sur les femmes parce qu’on ne veut pas qu’ils aient de contrôle sur la cité. L’homme arabe est donc humilié par les politiques intérieures, mais il l’est aussi par les politiques extérieures menées dans des pays du proche-orient, comme la poursuite de la colonisation israélienne en Palestine. L’homme ne trouve de refuge que dans cette emprise que lui confère l’État sur la femme. Ces dernières ont toujours été une monnaie d’échange dans les pays où il n’y a pas de démocratie.

La Tunisie, parce qu’elle vit sa transition démocratique, fait office de contre-exemple concernant les idées reçues sur la fatalité de la condition féminine dans les pays de la zone. Au moment de l’écriture de la Constitution, Yadh Ben Achour, grand constitutionnaliste tunisien, disait que « le code du statut personnel, c’est la Constitution tunisienne ». Il avait raison, la démocratie est une question qui vient après l’égalité et la dignité pour tous, elle ne peut se réaliser sans cette garantie.

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