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Chronique d’une relation discrète (suite)

Après la présentation des grandes lignes de l'ouvrage de Michael M. Laskier retraçant l'histoire du dialogue entre les deux pays (voir J.A.I. n° 2327-2328), voici le récit détaillé des contacts officieux et de l'émigration juive.

L es premiers contacts entre nationalistes tunisiens et dirigeants israéliens remontent à l’été 1952. Ils ont probablement été arrangés par deux Américains : le sénateur Herbert H. Lehman et le membre du Congrès Emmanuel Celler, tous deux de New York. Ils ont commencé, en tout cas, après que les deux parlementaires eurent introduit Bahi Ladgham, alors membre influent du bureau politique du Néo-Destour et futur Premier ministre de la Tunisie, auprès de Merdechai Namit, chef de la Fédération des travailleurs israéliens (Histadrout), et de Gide’on Rafael, de la mission israélienne auprès des Nations unies.
Ainsi donc, le 25 juin 1952 – alors qu’Asiatiques et Latino-Américains essayent de faire aboutir à l’ONU la question de la souveraineté tunisienne -, Bahi Ladgham rencontre à New York Gide’on Rafael, qui saisit l’occasion pour soulever le problème des juifs tunisiens, surtout à la lumière des incidents survenus du 14 au 16 juin 1952 : boutiques mises à sac, biens saccagés et, plus grave, assassinat d’un jeune israélite dans le quartier juif de Tunis. Ladgham assure Rafael que les membres du Néo-Destour ont toujours encouragé une entente entre juifs et musulmans et se sont fermement opposés à toute forme d’extrémisme. Il se garde cependant de soulever la question d’un possible soutien d’Israël aux aspirations nationales tunisiennes à l’ONU. Il se contente d’expliquer que le Néo-Destour est partisan d’une politique de coopération entre les Arabes et l’Occident et appelle à la paix avec Israël. Il promet aussi qu’une fois indépendante la Tunisie permettrait une émigration sans limitation des juifs vers Israël, s’opposerait au boycottage politique et économique d’Israël par les Arabes et pourrait même servir de médiateur entre Arabes et Israéliens.
Le 9 février 1953, Rafael rencontre Salah Ben Youssef, membre fondateur du Néo-Destour et, depuis le milieu des années 1950, adversaire politique de Bourguiba. C’est lui qui a sollicité la rencontre, mais, à la différence de Ladgham, il reproche à Israël de n’avoir pas soutenu le bloc asiatique et latino-américain à l’ONU *, alors que le Néo-Destour était l’unique mouvement dans le monde arabe à avoir affiché une attitude positive à l’égard d’Israël.
Hédi Nouira, qui avait remplacé Bourguiba comme secrétaire général du Néo-Destour après l’exil de ce dernier au Caire, est l’un des mieux disposés à l’égard d’Israël. Interviewé en avril 1953 dans son bureau de la Casbah, à Tunis, par le journaliste israélien Amos Eilon, le futur Premier ministre cherche à dissiper les craintes israéliennes à propos du nationalisme tunisien, parle avec confiance des futures relations tuniso-israéliennes et écarte la possibilité d’un alignement du Néo-Destour sur la politique anti-israélienne de boycottage politique et économique, allant jusqu’à émettre des doutes sur la possibilité que la Tunisie puisse rejoindre un jour la Ligue arabe. Nouira pense qu’il est plus prudent pour la Tunisie de participer aux efforts de paix au Proche-Orient (Ha’aretz, 10 avril 1953).
Les rencontres entre Habib Bourguiba et Alex Easterman, membre du Congrès juif mondial, commencent en août 1954 au château de la Ferté, près de Paris, où le leader du Néo-Destour est assigné à résidence. Durant la première rencontre, le 9 août, Bourguiba affirme que la Tunisie n’a d’autre choix que de rejoindre bientôt la Ligue arabe, mais prie son interlocuteur de ne pas interpréter cette déclaration comme une adhésion à la ligne de cette organisation vis-à-vis d’Israël. Le leader tunisien fait aussi remarquer que, en tant qu’observateur extérieur, il pouvait s’identifier au sionisme israélien, mais que, en tant qu’Arabe, il considère Israël comme un avant-poste de la colonisation : une entité étrangère responsable de l’usurpation de la terre de Palestine et de l’expulsion de ses habitants arabes. Bourguiba précise cependant que la Tunisie ne s’alignera pas, pour des raisons pragmatiques, sur les forces qui appellent à la destruction d’Israël. L’objectif de son pays étant de promouvoir la paix au Moyen-Orient et en Méditerranée, son entrée à la Ligue arabe pourrait lui permettre d’exercer une influence modératrice dans cette direction.
Easterman sort de cette rencontre avec la ferme conviction que Bourguiba veut observer une stricte neutralité dans le conflit israélo-arabe. C’est en tout cas ce qu’il explique dans ses notes au Premier ministre et ministre des Affaires étrangères israélien Moshe Sharett. Ces rencontres non officielles, intermittentes, directes et indirectes, entre Tunisiens et Israéliens se poursuivent jusqu’en 1956. Elles sont entreprises avec l’approbation des Français, qui ne trouvent rien à redire aussi longtemps qu’elles restent infructueuses et ne sont pas conduites dans leur dos.
À partir de 1955, date de l’octroi de l’autonomie interne à la Tunisie, qui préfigure l’indépendance totale du pays, les membres du gouvernement israélien, aussi bien que les diplomates israéliens à Paris, commencent à courtiser le Néo-Destour. En parallèle, dès le début de la phase de l’autonomie, des juifs tunisiens issus de l’élite de gauche et liés au Néo-Destour ou à certains membres de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) jouent le rôle de médiateurs entre la Tunisie et Israël. C’est le cas notamment d’Elie Cohen-Hadria, représentant des socialistes français à Tunis, qui jouissait d’une bonne réputation au sein du Histadrout et de la direction du parti travailliste israélien Mapaï.
Cohen-Hadria contacte d’abord Mohamed Masmoudi, secrétaire d’État dans le gouvernement de transition présidé par Tahar Ben Ammar et futur chef de la diplomatie (1970-1974). Il évoque avec lui la possibilité d’établir des relations entre l’UGTT et le Histadrout. Masmoudi n’accepte ni ne rejette la proposition, suggérant seulement d’attendre le congrès du Néo-Destour – il ne s’était pas réuni depuis 1937 – où les projets communs israélo-tunisiens seraient plus sérieusement discutés.
Cohen-Hadria relève la même hésitation chez Aziz Djellouli, influent homme d’affaires et membre du même gouvernement, qui ne cache pas son désir de visiter Israël dans le cadre d’une mission d’observation pour prendre connaissance directement des projets industriels et étudier l’investissement financier, les méthodes d’irrigation et les politiques d’implantation des populations. Djellouli insiste cependant sur la nécessité d’entourer cette visite du secret absolu afin de ne pas susciter l’ire de certains États arabes.
La rencontre de Cohen-Hadria avec Ahmed Ben Salah n’est pas plus fructueuse. Le leader syndicaliste, qui a adhéré au Néo-Destour dans les années 1940 avant de s’engager plus tard dans l’UGTT, vient d’être élu, en cette année 1954, secrétaire général de la centrale ouvrière – il occupera plus tard les fonctions de ministre du Plan dans le gouvernement de Bourguiba et sera directement responsable de plusieurs plans de développement. Ben Salah explique à Cohen-Hadria les difficultés qu’il a rencontrées à mentionner le nom d’Israël dans le journal Esprit, l’un des organes du Néo-Destour dont il était le responsable. Ben Salah déclare cependant qu’il est prêt, malgré tout, à publier photos, documents et articles sur l’organisation sociale des kibboutzim (ferme collective) et moshavim (coopérative agricole de petits propriétaires terriens) israéliens. Il demande aussi à Cohen-Hadria de le mettre en contact avec les leaders du Histadrout. Il veut demander à ces derniers de soutenir la candidature de la Tunisie à l’organisation de la conférence de la CISL (Confédération internationale des syndicats libres, basée à Bruxelles), prévue en 1957. Il promet d’y inviter officiellement une délégation du Histadrout, en dépit du tollé qu’une telle invitation pourrait provoquer au sein des délégations syndicales arabes.
En février 1956, alors que les nationalistes tunisiens sont en train de mettre au point les derniers détails de l’accord pour recouvrer leur entière souveraineté, l’ambassade d’Israël à Paris saisit l’occasion de leur présence dans la capitale française pour nouer de nouveaux contacts. C’est l’ambassadeur Ya’akov Tsur qui est chargé d’organiser ces rencontres. Ainsi, de février 1956 jusqu’au déclenchement de la guerre de Suez, huit mois plus tard, Tsur confère avec Habib Bourguiba et ses plus proches collaborateurs, dont Masmoudi et Hassan Belkhodja. Ce dernier est alors le représentant permanent du Néo-Destour à Paris.
Lors de sa première rencontre avec Bourguiba, le 6 février, Tsur dit la joie qu’il ressent de parler avec le leader du Néo-Destour, que le gouvernement israélien considère comme le représentant d’un nouveau courant de pensée arabe. Bourguiba oriente la discussion vers ses problèmes avec Salah Ben Youssef, son grand rival, qui avait obtenu l’asile politique au Caire. Bourguiba qualifie Nasser de « mégalomane » oeuvrant à la déstabilisation des leaders arabes progressistes. « Je connais bien les Égyptiens, explique Bourguiba. Je n’ai jamais vu autant de misère et de pauvreté [durant ma période d’exil là-bas]. Malgré tout cela, les Égyptiens financent Ben Youssef et ses amis. » Bourguiba et Tsur tombent d’accord sur le fait que l’accord militaire signé en septembre 1955 entre l’Égypte et l’Union soviétique constitue un danger aussi bien pour Israël que la Tunisie, le Tunisien craignant sérieusement qu’une partie des armes ne parvienne jusqu’au Maghreb et n’aggrave l’instabilité de la région.
Bourguiba ne manque pas de relever que la guerre de 1948 et la naissance d’Israël sont à l’origine de la situation pénible des réfugiés palestiniens : « Cette grande injustice accable le monde arabe. » Mais il n’en rend pas moins hommage à Israël, qui a su « accomplir son destin national », tout en critiquant les leaders arabes, qui n’ont pas fait montre de pragmatisme : « La guerre ne les mènera nulle part. […] Si j’avais écouté les franges extrémistes de mon propre camp et rejeté l’idée d’un accord avec la France, rien n’aurait pu être accompli en Tunisie. » Bourguiba a aussi loué, au passage, Pierre Mendès France, l’ancien Premier ministre français « d’origine juive », « ce grand homme auquel le peuple tunisien vouera toujours une grande admiration, qui a osé démolir le mur séparant les Français et les Tunisiens ».
Bourguiba ayant écarté la possibilité de nouer des relations diplomatiques avec Israël à cause des « pressions politiques exercées par les extrémistes », la conversation s’oriente sur les potentialités de coopération économique entre les deux pays, notamment dans les domaines technique et agricole. Mais « tous les arrangements futurs devront demeurer non officiels », précise le Tunisien.
Des réunions entre Tsur et Masmoudi ont lieu durant les mois suivant l’indépendance de la Tunisie. Le jeune vice-Premier ministre – il a alors 31 ans – nourrit envers Israël des sentiments contradictoires : il reproche à l’État hébreu de ne pas avoir soutenu l’indépendance tunisienne mais admire l’esprit socialiste et progressiste qui anime ses dirigeants. Masmoudi montre aussi un certain intérêt pour les techniques israéliennes d’irrigation et les expériences agricoles des kibboutzim et des moshavim. « L’enthousiasme de Masmoudi pour les progrès économiques d’Israël est presque égal à celui de la propagande sioniste », affirme Tsur, qui essaye de dissuader son interlocuteur d’appliquer l’expérience des kibboutzim dans son propre pays, où elle a toutes les chances… d’échouer. Masmoudi, dont l’hostilité envers Nasser dépasse celle de Bourguiba, approuve ensuite le projet d’envoi d’une délégation de l’UGTT en Israël et l’accueil – non officiel – de représentants du Histadrout à Tunis. Les deux hommes conviennent cependant que ces deux points doivent être étudiés avec les responsables de la centrale syndicale tunisienne.
Hédi Nouira, ministre des Finances, rencontre l’ambassadeur israélien le 3 octobre 1956, à Paris. Il sollicite l’assistance d’agronomes israéliens pour former des fermiers tunisiens et les aider à mettre en route des coopératives. Cette discussion avait été précédée d’une réunion, le 14 septembre, à Rome, entre des diplomates israéliens et des officiels tunisiens, qui évaluent la possibilité d’envoyer des stagiaires pour quelque temps en Israël afin d’étudier les méthodes de cultures agricoles. Les ambassadeurs d’Israël à Paris et à Rome reçoivent aussitôt pour instructions de répondre favorablement aux demandes tunisiennes. À l’issue de la rencontre Nouira-Tsur, il est décidé que l’ambassade d’Israël à Paris mettra sur pied une unité chargée de coordonner des projets de développement communs sous la responsabilité du ministre israélien du Commerce et de l’Industrie Pinhas Sapir.
La guerre de Suez, déclenchée le 29 septembre 1956, et ses conséquences réduisent à leur portion congrue les contacts diplomatiques non officiels entre Tunisiens et Israéliens. À partir de là, la Tunisie fait relayer ses messages par le biais de Comité juif international (CJI) ou de l’Agence de l’émigration juive à Tunis. Deux rencontres diplomatiques ont lieu, cependant, à New York, en avril 1957 entre Ahmed Mestiri, secrétaire d’État tunisien à la Justice, et Arye Ilan, membre de la mission israélienne à l’ONU. Mestiri avait été chargé par Bourguiba de transmettre à Ilan une demande pressante tunisienne pour qu’Israël cesse d’utiliser publiquement le terme d’« hostilité arabe » dans les réunions internationales. Car cette généralisation, qui met tous les États arabes dans le même sac, peut causer du tort au gouvernement tunisien au moment où ce dernier cherche à obtenir une aide économique des États-Unis et de l’Europe.
Honorant la promesse qu’il avait faite à Cohen-Hadria, Ahmed Ben Salah invite Israël au congrès du CISL. La délégation du Histadrout, conduite par Re’uven Barkat, secrétaire général du parti Mapaï, n’est cependant pas associée aux délibérations. Le drapeau israélien n’est pas non plus hissé aux côtés de ceux des autres pays participants. Mais le geste des Tunisiens est néanmoins très apprécié à Tel-Aviv.
En 1964, Israël essaie de rétablir les contacts, presque totalement rompus au lendemain de la guerre de Suez et les événements de Bizerte. Il veut demander aux autorités tunisiennes d’accélérer les procédures pour fournir des passeports aux juifs tunisiens voulant émigrer vers Israël. Il tente aussi d’exploiter la reprise des tensions entre Égyptiens et Tunisiens pour renouer des relations avec ces derniers. C’est ainsi que le ministère israélien des Affaires étrangères envoie Easterman à Genève, où Bourguiba est venu passer des vacances.
Les deux hommes se rencontrent le 2 septembre 1964. Après de longues discussions, le président tunisien accepte de lever les restrictions sur les passeports, tout en faisant observer ceci : « Vous savez que je ne me suis jamais dressé sur le chemin des juifs qui voulaient quitter la Tunisie pour Israël. Les départs se sont poursuivis. Je suis le seul chef d’État dans le monde arabe qui n’ait jamais essayé d’empêcher les juifs d’émigrer vers Israël. J’ai poursuivi sur cette voie à travers les années, en faisant face souvent aux pressions de ceux qui voulaient que je change d’attitude, mais je n’ai pas changé. »

* À ce refus de l’État hébreu, deux raisons : les Israéliens ont besoin de temps pour mener à terme l’émigration des juifs tunisiens. Ainsi, lorsque le Premier ministre français Pierre Mendès France annonce, en 1954, que la Tunisie pourrait accéder à l’autonomie interne dans un délai d’un an, les diplomates israéliens expriment le souhait que l’administration coloniale garde de larges prérogatives et, de préférence, le plus longtemps possible.
L’autre raison tient au développement des relations entre Paris et Tel-Aviv : des officiers israéliens sont alors entraînés sur le sol français et les deux pays négocient la fourniture d’armement français aux Forces de défense israéliennes. Vers la fin de 1954, la France indique même pour la première fois qu’elle espère vendre à Israël des avions de combat Mystère. Ni l’Agence juive, responsable de l’aliyah, ni le gouvernement israélien ne pouvait donc s’aliéner la France en soutenant les revendications des nationalistes tunisiens.

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