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Elections

Présidentielle au Mali : les abstentionnistes, entre lassitude et déception

Début du dépouillement dans un bureau de vote à Bamako, dimanche 29 juillet. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Plus de la moitié des Maliens ne se sont pas rendus aux urnes le 29 juillet pour le premier tour de la présidentielle. Au-delà des incidents qui ont empêché le vote dans plusieurs bureaux dans le centre et le nord du pays, ce fort taux d’abstention reflète la défiance des électeurs maliens vis-à-vis de leurs hommes politiques.

« Pourquoi je n’ai pas voté le 29 ? Ce sont tous des égoïstes. D’ailleurs je n’ai jamais voté ! » Assis près de son étal de fripes au marché de Médina Koura, à Bamako, Ousmane s’étonne même que l’on pose la question, tant la réponse lui semble évidente. « J’avais voté pour IBK en 2013. Mais cette année, je n’ai même pas récupéré ma carte d’électeur. Je suis trop déçu », renchérit d’une voix calme son voisin d’étal, Moussa. Parmi la dizaine de commerçants installés le long de la route, peu exhibent des restes d’encre bleue sur l’index, preuve de leur vote.

Selon les résultats validés par la Cour constitutionnelle mercredi 8 août, les abstentionnistes ont beau être majoritaires, la participation a cependant été l’une des plus élevées de ces dernières années. 23 % en 1992, 36 % en 2007… Seule exception, la présidentielle de 2013, lors de laquelle près de la moitié des électeurs s’étaient rendus aux urnes. Une mobilisation sans précédent qui tient au contexte. Le pays sortait d’un coup d’État militaire et la volonté de tourner la page a motivé les électeurs à se déplacer.

On a encore l’impression d’être dans les années 1990

Comment expliquer ce désamour chronique des Maliens envers leur classe politique ? Il y a d’abord l’absence de renouvellement, la lassitude de voir les mêmes acteurs se partager sans cesse le devant de la scène. Au Mali, les élections se succèdent et les castings ne changent que très peu. Opposants bien rodés, anciens ministres ou députés, souvent passés par l’Alliance pour la démocratie au Mali (Adema-PASJ) avant de créer leur propre parti… la plupart des candidats à la présidentielle sont des habitués de la scène politique. « Tous les principaux candidats se sont côtoyés il y a une vingtaine d’années. On a encore l’impression d’être dans les années 1990 », déplore Yacouba, 32 ans, coordinateur d’une agence de communication bamakoise.

Attentes déçues

Aïssatou Diallo pour JA

Autre explication avancée par les abstentionnistes : un fort sentiment de déception. Après l’élection d’IBK, qui l’avait emporté avec 77,62 % des suffrages au second tour en 2013, les espoirs étaient grands. Et les résultats pas toujours à la hauteur des attentes. « Si tu votes, tu es responsable de ta déception », soupire Nassirou. « Ce n’est pas la peine d’y aller, puisque les choses ne changent pas », ajoute le jeune infirmier résidant à Hamdalaye ACI.

« Ils ne tiennent jamais leurs promesses. Aucun. Moi, j’aurais voté pour Soumaïla Cissé, mais s’il est élu, il fera pire que IBK », assène pour sa part Fatoumata, la vingtaine, qui travaille comme secrétaire dans la capitale et a décidé de ne plus se déplacer pour voter.

Les partenaires internationaux se focalisent uniquement sur l’importance des élections, mais la préoccupation des Maliens n’est pas de voter

« Le pays se trouve dans une situation déplorable, en particulier sur le plan sécuritaire. Les partenaires internationaux se focalisent uniquement sur l’importance des élections, mais la préoccupation des Maliens n’est pas de voter. Ce qu’ils veulent, c’est d’être en paix et de gagner leur vie. Le vote est devenu un simple rituel », analyse Hamidou Magassa, professeur à l’École nationale d’administration et consultant pour des ONG sur des questions allant du jihadisme à la vie politique et socio-économique du pays. Et pour cette présidentielle, « aucun des 24 candidats n’avait de proposition allant dans le sens d’un dialogue national », estime-t-il.

On croise également des abstentionnistes militants, à Bamako. Des électeurs qui avancent des raisons idéologiques à leur refus de se rendre aux urnes. « Je suis déçu par l’offre politique des partis. Ils n’ont pas de philosophie ! Les étiquettes gauche ou droite ne résistent pas à une analyse des programmes politiques. En plus de cela, il n’y a pas de primaires au sein des partis. Les militants ne sont pas associés au choix du candidat », revendique ainsi Yacouba.

Les spots de sensibilisation diffusés à l’envi, les émissions de radio et de télévision, les affiches appelant au vote et même l’instauration de jours fériés pour permettre à tous de retirer les cartes d’électeurs n’y ont rien fait.

Et même si la jeunesse a été au cœur des préoccupations affichées par les candidats en 2018, peu d’entre eux se sont sentis concernés par le vote. L’éducation et l’emploi figuraient bien en tête de tous les programmes, et les candidats ont multiplié les tournées sur le terrain pour tenter de les convaincre. Mais remplir des stades n’est pas une garantie d’engranger les voix.

Manque de sensibilisation

Nicolas Réméné pour JA

Les leaders politiques n’entretiennent pas de contact avec leur base en dehors des périodes électorales

« Peu de partis font un travail de formation politique et d’éducation civique, alors que c’est leur rôle », regrette Sy Kadiatou Sow, présidente d’honneur du collectif Antè A Bana (« Touche pas à ma Constitution ! »), qui est parvenu, à force de mobilisation, à faire ajourner la réforme constitutionnelle voulue par IBK il y a un an. « Les leaders politiques n’entretiennent pas non plus de contact avec leur base en dehors des périodes électorales et ne mobilisent qu’à l’occasion des instances obligatoires, qui donnent droit aux financements prévus par la loi, les congrès, les conférences nationales… ».

Pour Ibrahima Sangho, chef de mission du Pool d’observation citoyenne du Mali qui a déployé près de 2 000 observateurs dans le pays le 29 juillet, ce fort taux d’abstention est lié à « l’impréparation » du scrutin et à la « non-implication des organisations de la société civile ». La loi électorale a été votée à trois mois du scrutin et les cartes d’électeurs confectionnées tardivement. Nombreux sont ceux qui habitent loin de leur lieu de vote ou qui n’ont pas pu transférer leurs cartes.

« S’il y avait eu plus de sensibilisation de la société civile autour des élections, il y aurait eu un taux de participation plus élevé », estime Ibrahima Sangho. « Mais nous n’avons pas pu faire de porte-à-porte et des opérations de sensibilisation dans les villages pour expliquer que les élections sont un enjeu national. Ce n’est pas pour les billets de banque qu’il faut sortir voter, mais pour l’avenir du pays. »

Au lendemain de la validation des résultats par la Cour constitutionnelle, les regards sont désormais tournés vers le second tour, prévu pour le 12 août. Et si la sécurisation du vote dans le centre et le nord sera l’un des enjeux majeurs du scrutin, Soumaïla Cissé et Ibrahim Boubacar Keïta ont fort à faire, et peu de temps, pour tenter de convaincre les abstentionnistes, premier réservoir de voix de ce scrutin.

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