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L’émigration des juifs tunisiens vers Israël (1948-1967)

En 1948-1949, l’aliyah (émigration des juifs vers Israël) à partir de la Tunisie est organisée par le Mossad le-‘Aliyah Bet, qui n’avait pas obtenu de statut légal en Tunisie, mais les autorités coloniales françaises ont toujours fermé les yeux sur ses activités tant que ses agents faisaient montre de discrétion. Ainsi, près de 6 200 émigrants juifs tunisiens ont pu rejoindre Israël via Alger et Marseille durant ces deux années.
Au début de 1950, le département de l’émigration de l’Agence juive remplace le Mossad le-‘Aliyah Bet en Tunisie. La France accepte alors d’accorder un statut légal à ce nouvel organe afin de permettre à Israël de conduire les opérations d’émigration dans de meilleures conditions. Cette année-là, 3 725 juifs tunisiens émigrent en Israël. Les années suivantes, ce chiffre passe à 3 414 (1951), 2 548 (1952), 606 (1953), 2 651 (1954), 6 104 (1955) et 2 362 (1967).
Avec la légalisation de l’émigration juive par la Résidence de France, l’Agence juive ouvre un bureau spécial à Tunis dirigé par Nahum Dwinger, puis des annexes dans d’autres villes du pays. Ces bureaux, animés par des Israéliens et des activistes juifs locaux, organisent l’émigration d’une majeure partie des populations juives de Sousse, Sfax et Tunis, aussi bien que du Sud (Ben Guerdane, Médenine, Gafsa, Gabès et Djerba).
D’autres départements de l’Agence juive, engagés dans l’éducation sioniste, l’émigration des jeunes et le mouvement des scouts, sont également actifs, avec l’accord tacite de l’administration française, au sein de ces communautés entre 1950-1951. Parmi ces départements, celui des juifs du Moyen-Orient, chargé de mettre en place des dispositifs pour la formation en matière d’autodéfense. Ce département, qui fonctionne dans d’autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient, préparait les jeunes juifs à protéger leurs communautés contre les violences dont elles pouvaient être la cible, particulièrement après la guerre de 1948. Les forces d’autodéfense – formées principalement à Sousse, Gabès, Djerba et Tunis – sont illégales et clandestines. À partir de 1952, c’est Moshe Hababo-Arnon, un Israélien originaire du kibboutz de Regavim, qui prend leur direction, avec l’assistance de juifs locaux dont il avait assuré personnellement l’entraînement.
Ainsi, vers la fin de 1950, 50 hommes ont déjà reçu une formation à Tunis et 60 autres nouvelles recrues sont entraînées. La cellule de Tunis possède revolvers, mitraillettes et fusils. Ce groupe collabore, par ailleurs, avec un pharmacien local qui fabrique des grenades artisanales. À Sousse, un non-Israélien est en charge de l’opération, assisté par sept instructeurs. Le nombre de stagiaires y atteint une vingtaine en novembre 1950. Ils ont à leur disposition revolvers et mitraillettes.
Le dispositif mis en place à Sfax est plus modeste : un instructeur en charge d’une quinzaine d’hommes utilisant trois revolvers. À Gabès, il y a cinq instructeurs locaux et dix-huit activistes, qui ont aussi des armes en leur possession. La ville émerge, dès la fin des années 1940 comme un important centre de la Jeunesse sioniste et des nationalistes du Néo-Destour. Le plus important centre de la région est cependant basé à Djerba, où le nombre d’activistes atteint la cinquantaine.
À Tunis, le QG clandestin des forces d’autodéfense est très actif. Sous la conduite de Hababo-Arnon, aidé par son adjoint local Zvi Tanoudji, les activistes juifs impriment des documents pour vulgariser les techniques d’autodéfense. Tanoudji a une autre responsabilité : prendre contact avec les marchands d’armes. Quant aux exercices de tir, ils sont menés dans des terrains vagues hors de Tunis. Trente-six heures sont consacrées chaque mois aux entraînements de judo et à l’utilisation de couteaux et de triques. Un journal secret est aussi publié, qui reproduit messages codés pour les activistes des différentes communautés. Une fois lue et décodée, la publication est aussitôt détruite.
Chaque activiste recruté au sein des cellules clandestines signe un engagement dans lequel il fait serment de rester fidèle aux principes de l’organisation. Le document est ensuite détruit à son insu. Un comité spécial est aussi formé pour punir ceux qui violent le code d’honneur, informent les autorités de leurs activités ou dénoncent leurs camarades. En 1952, après l’émigration en Israël de leurs principaux responsables, ces cellules sont démantelées. Elles seront ressuscitées par le Mossad et son bras armé connu sous le nom de Misgeret (« Structure »).
Misgeret entre en scène en 1955, après que la France eut déjà garanti l’autonomie interne à la Tunisie. Les opérations d’entraînement à l’autodéfense ont leur quartier général spécial à Paris, responsable de tout le Maghreb. Comme lors des précédentes opérations du début des années 1950, Misgeret envoie des émissaires israéliens pour entraîner les juifs à protéger leurs communautés en pleine guerre d’indépendance tunisienne. Les émissaires du Mossad préparent les jeunes recrues au sein du Misgeret clandestin créé au sein des communautés juives les plus importantes. Dans un entretien réalisé par Laskier avec Shlomo Havillio, commandant en chef du Misgeret à Paris entre 1955 et 1960, ce dernier admet que, rétrospectivement, les craintes initiales à propos d’éventuelles réactions des nationalistes tunisiens à l’égard des juifs étaient beaucoup plus imaginaires que réelles. Les Tunisiens n’ont rien tenté en définitive pour nuire aux juifs. La seule crainte pouvait venir de la présence de révolutionnaires dans la société tunisienne après l’indépendance.

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