Politique

Tunisie : comment Ennahdha avance ses pions pour devancer Nidaa Tounes

Rached Ghannouchi, le chef du parti Ennahdha, dans son cabinet à Montplaisir, à Tunis, le 7 août 2012. © Ons Abid pour Jeune Afrique

Dans un nouveau rapport, l'International Crisis Group (ICC) pointe la prééminence d’Ennahdha sur Nidaa Tounes suite aux résultats des municipales. Analyse de la stratégie adoptée par le parti pour s’assurer le rôle d’incontournable sur la scène politique tunisienne.

Une alliance déséquilibrée. Depuis juin dernier, la Tunisie vit une situation inédite. Le Premier ministre, Youssef Chahed, issu du parti du président Nidaa Tounes, a perdu le soutien de sa famille politique. Il a depuis été adopté par le parti Ennahdha, qui appelle à son maintien. Deux mois plus tard, Chahed est toujours en poste. La formation Ennahdha serait-elle alors en train de surpasser Nidaa ? C’est en tout cas ce qu’affirme l’International Crisis Group (ICC) dans son rapport publié le 3 août, intitulé Tunisie : dépasser les querelles pour restaurer la confiance.


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« Par rapport aux élections législatives de 2014, le premier (Ennahdha) a perdu deux tiers de ses électeurs et le second (Nidaa Tounes) la moitié », précise le think tank. Une situation qui a augmenté « le poids politique du parti islamiste, modifié l’équilibre des forces au sein de la coalition gouvernementale et parlementaire et remis en cause le contrat tacite entre islamistes et non islamistes, en vigueur depuis les élections législatives et présidentielles de 2014 ».

La victoire de Souad Abderrahim

« L’indicateur le plus tangible dans cette poussée d’Ennahdha reste la victoire de leur candidate Souad Abderrahim, à la mairie de Tunis. Et à travers cette victoire, l’échec de toutes les tentatives des autres partis à imposer un autre candidat », affirme à Jeune Afrique Hasni Abidi, politologue algérien qui dirige le Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève.

En effet, la membre du bureau politique d’Ennahdha a été élue au second tour face à Kamel Idir, tête de liste du parti Nidaa Tounes et ex-responsable local sous Ben Ali. Le vote avait été boycotté par certains élus de gauche et du centre, en signe de rejet des deux partis de la coalition gouvernementale. Un boycott qui a cependant tourné à l’avantage d’Ennahdha, pourtant arrivé en tête dans la capitale sans majorité absolue, avec seulement 21 sièges sur 60.


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Aucun parti, victorieux ou non, ne peut gouverner seul et Ennahdha en est parfaitement consciente », assure Oussama Sghaier

Du côté d’Ennahdha, pourtant, on nie un déséquilibre dans les rapports des deux partis au pouvoir. « L’alliance avec Nidaa n’est pas optionnelle, elle est obligatoire. Elle n’est aucunement sujette aux élections. Pour assurer la transition démocratique, nous devons garantir une large majorité afin d’adopter les projets de loi en attente et assurer la création des instances constitutionnelles, dont l’adoption nécessite le vote des deux tiers de l’Assemblée. Aucun parti, victorieux ou non, ne peut gouverner seul et Ennahdha en est parfaitement consciente », assure à Jeune Afrique Oussama Sghaier, député nahdhaoui.

Le pouvoir de négociation du parti islamiste a sensiblement augmenté », selon l’ICC

Un plus grand pouvoir de négociation ?

Et Crisis Group ne s’arrête pas là : si ce n’est pas le cas officiellement, « le pouvoir de négociation du parti islamiste a sensiblement augmenté dans les canaux de discussion parallèles de la coalition : commission du consensus de l’Assemblée des représentants du peuple [ARP, le parlement tunisien], consultations sur le pacte de Carthage, conciliabules entre Rached Ghannouchi, le président d’Ennahdha, Béji Caïd Essebsi, qui joue parfois le rôle de président de Nidaa Tounes, discussions plus ou moins formelles entre les deux partis », affirme ainsi Crisis Group.

Une analyse qui prend tout son sens avec la crise politique engendrée par le désaccord sur le maintien ou non de Youssef Chahed. Comme le rappelle le think tank, « le 28 mai 2018 [soit après leur victoire aux municipales], lors d’une nouvelle réunion des signataires du pacte de Carthage, Ghannouchi a défendu avec force le maintien du chef du gouvernement, contre la position du président de la République, de Nidaa Tounes, de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et du bureau exécutif de son propre parti. »

Ennahdha apparaît comme un parti à qui l’on peut faire confiance, l’entité politique la plus sage », analyse Hasni Abidi

Dans la crise politique actuelle, Ennahdha apparaît alors comme le parti raisonnable, garant de stabilité, selon le politologue Hasni Abidi. Les brigues politiques impliquant le fils du président Hafedh Caïd Essebsi, qui cherche à tout prix l’éviction du Premier ministre, impopulaire et contesté jusque dans sa propre famille politique, font bonne presse à Ennahdha. La formation « profite des divisions au sein de la famille Essebsi et de Nidaa Tounes pour apparaître comme un parti à qui l’on peut faire confiance, l’entité politique la plus sage », analyse Hasni Abidi.

Stratégie de l’omniprésence

ICC rapporte aussi que certains observateurs y voient également « un soutien tacite à la candidature de Youssef Chahed à la prochaine élection et, plus largement, les prémices d’une recomposition politique d’envergure. » ICC va encore plus loin et explique que d’après ce scénario, Ennahdha retirerait son soutien « au Nidaa Tounes de Hafedh Caïd Essebsi au profit d’un nouveau Nidaa Tounes (ou d’un autre mouvement politique séculier qui en serait issu), dirigé par Youssef Chahed ».

Le but d’Ennahdha est d’être un parti qui n’exerce pas, tout en étant omniprésent », souligne le politologue

Une théorie soutenue également par Hasni Abidi : « Tout dépendra de l’itinéraire de Chahed s’il veut fonder un parti, c’est dans l’intérêt d’Ennahdha de tisser une alliance avec lui dans le but de rester dans la locomotive présidentielle, sans occuper de hauts postes comme celui de Premier ministre, par exemple. L’exécutif représente une guillotine pour Ennahdha. Son but est d’être un parti qui n’exerce pas, tout en étant omniprésent », analyse-t-il.

Suite à leur victoire en 2011, à plus de 37 % des voix, deux membres d’Ennahdha ont en effet occupé le poste de chef du gouvernement : Hamadi Jebali et Ali Larayedh. Une expérience du pouvoir qui s’est soldée par un échec.

Le premier a dû démissionner après le meurtre de Chokri Belaid, marquant le premier assassinat politique dans le pays. Le deuxième, promu du poste de ministre de l’Intérieur à celui Premier ministre, a été contraint de démissionner lui aussi dans le cadre d’un accord conclu en décembre, au terme duquel le parti Ennahdha a accepté de céder le pouvoir à un gouvernement intérimaire apolitique, après l’adoption d’une nouvelle Constitution et d’un calendrier électoral. Le cap de l’exécutif semble donc être le principal challenge du parti.

Il est encore trop tôt pour se lancer dans des projets d’alliance », affirme un député d’Ennahdha

Oussama Sghaier, député Ennahdha, dément quant à lui toute stratégie électorale : « Les calculs politiques qui opèrent à un an et demi des élections sont irresponsables. Le plus important, c’est d’assurer la stabilité du pays et de résoudre les problèmes les plus urgents pour le bien de la population. Il est encore trop tôt pour se lancer dans des projets d’alliance et je vous assure que chez nous la question n’a même pas été évoquée », affirme-t-il à Jeune Afrique.

Un parti qui se veut ouvert

S’agissant des municipales, l’ICC juge que « le parti islamiste a joué le jeu démocratique sans s’autocensurer. […] Il a ouvert ses rangs à de nombreuses personnalités non islamistes appartenant à l’ensemble des milieux socio-régionaux et politiques – y compris d’anciens militants de la formation politique de l’ancien président Ben Ali, déchu en janvier 2011, qui composent une partie des élus municipaux ».

Le parti a su faire preuve d’une grande flexibilité, en s’adaptant à chaque fois au contexte politique », selon Hasni Abidi

Par exemple, le parti Ennahdha a présenté le seul candidat juif des municipales : Simon Slama, septième sur sa liste pour la circonscription de Monastir. Le but étant ainsi d’élargir son réservoir électoral pour trois raisons principales : « premièrement, Ennahdha a su détecter le besoin d’intégrer de nouvelles têtes face à la déception de l’électorat tunisien. Ensuite, le parti est conscient du déficit d’expérience administrative au sein de son socle et cherche donc à recruter des compétences. Et pour finir, le parti prouve ainsi qu’il n’est plus un parti religieux en recrutant des séculiers », explique Hasni Abidi.

« Le parti a su faire preuve d’une grande flexibilité, en s’adaptant à chaque fois au contexte politique, sans laisser de place au dogmatisme », continue-t-il. En 2011, le parti s’était en effet associé à des partis de gauche – Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar et le Congrès pour la République (CPR) de Moncef Marzouki – pour s’assurer une majorité confortable à plus de 50 % de l’Assemblée constituante, avant de faire la même chose en 2014, cette fois-ci avec un parti de droite libéral qui n’est autre que Nidaa Tounes.

Le défi : l’après Ghannouchi 

L’ICC considère notamment Ennahdha comme étant « de loin la formation politique tunisienne la plus organisée et disciplinée. »

Une vérité qui, selon le politologue Hasni Abidi, s’explique par la personnalité de Rached Ghannouchi, l’ancienneté du parti et le référent religieux qui implique une certaine discipline. « Le principal défi pour eux, ce sera d’assurer l’unité du parti dans l’après Ghannouchi », conclut le politologue.

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