Politique

Maroc : le paradoxe Lahcen Daoudi, ministre démissionnaire toujours en poste

Lahcen Daoudi, à Rabat en 2013. © Hassan Ouazzani pour Jeune Afrique

Deux mois après avoir démissionné, le ministre marocain des Affaires générales et de la Gouvernance est toujours en poste. Une situation révélatrice d’un malaise plus large au sein du gouvernement.

Il y a deux mois, le 6 juin, le ministre des Affaires générales et de la Gouvernance Lahcen Daoudi démissionnait. En ce début de mois d’août, ce sage islamiste, militant de longue date du Parti justice et développement (PJD), ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche dans le premier gouvernement d’Abdelilah Benkirane de 2012 à 2016, est toujours à son poste.

Depuis deux mois, Lahcen Daoudi n’a pas cessé de prendre part au Conseil de gouvernement et se rend quotidiennement dans son ministère. « Je suis toujours militant du PJD et toujours ministre. Je travaille et je serai là à la rentrée », explique-t-il à Jeune Afrique. La Constitution stipule que le Chef du gouvernement peut demander au roi de mettre fin aux fonctions d’un ministre du fait de sa démission individuelle. À en croire le ton de Daoudi, pour le moment, il n’est plus question de cela.

Le boycott

Tout a commencé le 5 juin. Le ministre rejoint ce soir-là des salariés de Centrale Danone, filiale marocaine de l’entreprise française, qui figure parmi les cibles d’un mouvement de boycott lancé quelques semaines plus tôt pour protester contre la vie chère. Ils sont environ 2 000 à s’être rassemblés devant le Parlement, à Rabat, pour alerter sur les risques que fait peser le boycott sur l’emploi. Au milieu de la foule, Lahcen Daoudi reprend des slogans contre le boycott. Rapidement, un syndicaliste lui demande de quitter le sit-in.

Les clichés pris pendant les quelques minutes de présence du ministre dans la manifestation, largement et rapidement partagés sur les réseaux sociaux, lui valent une salve de critiques, y compris en provencance du PJD, son parti. Dès le lendemain, le ministre présente sa démission.

Dans la foulée, le secrétariat général du parti prend acte de sa décision, et réprimande même Lahcen Daoudi. Mais, dès le 7 juin, la direction du PJD tempère ses propos, et précise que la question n’avait pas été discutée en réunion, ajoutant que cela n’entre pas dans les prérogatives du parti.

« En effet, il y a eu une réaction du parti qui a exprimé un sentiment. Quant à mon travail de ministre, pour l’encadrer, il y a la Constitution », nous précise Lahcen Daoudi.

Saadeddine El Othmani va de crise en crise

Le cas de Daoudi dépasse sa personne et même son département. Il donne l’impression d’une crise larvée qui frappe la formation islamiste et, par ricochet, le gouvernement. Un mois environ après que Daoudi a annoncé sa démission, amplement commentée dans la presse, son homologue chargé des Droits de l’homme et « frère » Mustapha Ramid regrette lors d’une rencontre que des militants du parti se montrent critiques envers d’autres membres.

« Le boycott a été un moment compliqué pour nous », concède un cadre du PJD. Les conservateurs ont été tiraillés tout du long, entre des bases souvent favorables au boycott et une direction soucieuse de ménager ses partenaires au gouvernement – dont certains semblaient visés par le boycott – ainsi que les opérateurs économiques.

Si l’affaire de Daoudi a été quelque peu oubliée par l’opinion publique, c’est aussi à du fait du limogeage par le roi Mohammed VI de Mohamed Boussaïd, ministre de l’Économie et des Finances, le 31 juillet. Motif : « Cette décision royale intervient dans le cadre du principe de reddition des comptes que le roi est soucieux d’appliquer à tous les responsables, quels que soient leur rang ou leur appartenance ». D’aucuns pensaient que la démission de Daoudi serait acceptée dans le cadre d’un remaniement.

Au-delà, le cas Daoudi a de nouveau donné l’impression que le Chef du gouvernement, l’islamiste Saadeddine El Othmani, va de crise en crise. En octobre 2017, le roi a remercié quatre ministres et plusieurs hauts fonctionnaires, en raison notamment du retard pris dans l’exécution du projet de développement d’Al Hoceima, épicentre de la contestation dans le Rif, qui a duré tout le long de l’année 2017. Aucun n’était islamiste. Le PJD n’avait décroché que onze portefeuilles ministériels sur les 39 que compte le gouvernement lors des négociations pour former ce dernier en 2017.

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