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Moustapha Niasse

Ancien Premier ministre sénégalais et chef de file de l’Alliance des forces de progrès (AFP)

Par - Propos recueillis par Christophe Boisbouvier
Mis à jour le 29 septembre 2003 à 01:00

Qui d’autre aurait réussi le grand écart : tour à tour Premier ministre d’Abdou Diouf et d’Abdoulaye Wade ? Courtois et affable, Moustapha Niasse, 64 ans, possède quelques autres cartes maîtresses : la rigueur du juriste diplômé de la Sorbonne à Paris, et l’aisance de l’homme d’affaires qui a beaucoup d’obligés. Aujourd’hui, avec ses réseaux et son parti, l’Alliance des forces de progrès, l’homme qui a obtenu 16,7 % des voix à la présidentielle de 2000 peut regarder fixement un point à l’horizon : la présidentielle de 2007.
J.A./L’intelligent : Où se situent les responsabilités dans le naufrage du Joola qui a sombré il y a un an presque jour pour jour ?
Moustapha Niasse : La première responsabilité incombe aux autorités de l’État qui ont décidé la remise à l’eau du navire seize jours avant le naufrage. Seul le directeur de la marine marchande, qui a délivré le permis de navigation, a été sanctionné. Or c’est l’État, à un niveau bien supérieur, qui a décidé la remise en service du bateau, alors que tout le monde savait que l’un des deux moteurs ne fonctionnait pas, que le navire était donc déséquilibré, et qu’il risquait de chavirer au moindre coup de tempête. La preuve, les officiels qui ont fait la traversée inaugurale entre Dakar et Ziguinchor le 10 septembre 2002 ont constaté que le Joola penchait du côté droit et qu’il y avait des incidents à bord. Au retour, ils ont préféré prendre l’avion !
J.A.I. : Ce drame n’aurait-il pas pu survenir à l’époque où vous étiez Premier ministre ?
M.N. : Je vous assure que non. En 2001, deux mois avant mon départ du gouvernement, le bateau Christmas-Day avait été mis en service sur le même trajet à l’insu de mon gouvernement. Il n’était pas aux normes. Avec l’accord du président Wade, j’ai immédiatement fait retirer ce navire de la circulation. Si j’étais resté Premier ministre, jamais le Joola n’aurait été remis à l’eau sans être équipé de deux moteurs en bon état.
J.A.I. : Considérant que le commandant de bord a disparu dans le naufrage, le procureur général de la cour d’appel de Dakar a classé le dossier sans suite. Qu’en pensez-vous ?
M.N. : D’abord, je ne suis pas sûr que le parquet, c’est-à-dire le représentant de l’État, soit habilité à classer ce dossier. Ensuite, je considère que l’action judiciaire n’est pas éteinte par la disparition du commandant de bord. Ce n’est pas lui qui a décidé de remettre le bateau à l’eau. Il est donc loin d’être le seul responsable de la catastrophe. Si j’avais perdu l’un de mes proches dans ce drame, j’aurais poursuivi jusqu’au bout ma démarche devant les tribunaux.
J.A.I. : Le président Wade a décidé d’accorder une indemnité de 20 milliards de F CFA à l’ensemble des familles des victimes. Approuvez-vous cette démarche ?
M.N. : Non, et je l’ai dit au chef de l’État, dans son bureau, lors de notre dernière rencontre, au mois d’août. En tant que propriétaire du Joola, l’État est responsable en droit civil et pénal. Il doit assumer devant les tribunaux le préjudice causé selon les normes juridiques internationales. Il n’appartient pas au président de la République de fixer le montant des dédommagements à la place des juges.
J.A.I. : Ce drame ne rend-il pas encore plus urgent la nécessité d’un règlement du conflit casamançais ?
M.N. : Bien sûr. Après le coup d’État à Bissau, la nouvelle situation d’incertitude peut être l’occasion pour le gouvernement sénégalais de reprendre en main très sérieusement les négociations avec le MFDC [Mouvement des forces démocratiques de Casamance, NDLR] et de régler ce conflit en accord avec les régimes de Guinée-Bissau et de Gambie.
J.A.I. : Pourquoi votre parti a-t-il refusé d’entrer dans le nouveau gouvernement, le mois dernier ?
M.N. : Comme je l’ai dit au président Wade, une démocratie a besoin d’une opposition crédible, et nous souhaitons rester dans l’opposition jusqu’aux législatives de 2006. Les difficultés que Me Wade rencontre actuellement avec son Premier ministre n’ont rien à voir avec cette décision.
J.A.I. : Dans un livre à succès, Wade, un opposant au pouvoir, l’alternance piégée, Abdou Latif Coulibaly décrit le chef de l’État comme un homme colérique et solitaire. Êtes-vous d’accord ?
M.N. : J’ai déjà dit qu’il fallait que le président évite de vouloir toujours penser et agir seul. À mon avis, il peut changer et adoucir ce trait de caractère. Il peut être maladroit, c’est vrai, mais il n’est pas un méchant homme.