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Trois ans et trois mille morts après…

Asphyxie économique, blocage politique, détresse humaine… D’un côté comme de l’autre, le bilan de la seconde Intifada est désastreux.

Par - Ridha Kéfi
Mis à jour le 29 septembre 2003 à 01:00

« D’Israël est né le monothéisme ; de la Grèce, la philosophie ; de la civilisation arabe, la science et la poésie ; de l’Angleterre, la Magna Carta ; de la France, les Lumières. Quelle a été l’originalité du génie palestinien et sa contribution à la culture universelle ? s’interroge Cynthia Ozick dans The Wall Street Journal du 30 juin. Des détournements d’avions, des prises d’otages, des meurtres d’Américains et de Juifs. […] Des années 1920 à aujourd’hui, du terrorisme, du terrorisme, et encore du terrorisme. Mais l’invention sociétale palestinienne la plus sophistiquée, qui a surpassé en ingéniosité toute autre innovation, est le recrutement d’enfants qui vont se faire sauter afin de détruire le plus de Juifs possible. »
Ce jugement, qui trahit par son outrance le parti pris antipalestinien de son auteur, élude naturellement les raisons du soulèvement palestinien : plus que la visite-provocation de Sharon, le 28 septembre 2000, sur l’esplanade des Mosquées, qui ne fut que « la goutte d’eau », la non-application des accords d’Oslo et la duplicité du Premier ministre israélien de l’époque, Ehoud Barak. Mais la diatribe de Cynthia Ozick montre aussi à quel point l’Intifada d’el-Aqsa, ou plus précisément sa militarisation, a ruiné l’image des Palestiniens et desservi leur cause.
Mahmoud Abbas (dit Abou Mazen), secrétaire du comité exécutif de l’OLP et numéro deux de l’Autorité palestinienne, a été parmi les premiers leaders palestiniens à prendre conscience des conséquences désastreuses de la « militarisation de l’Intifada ». « Cessez les opérations armées. Notre méthode a échoué. Le temps de la trêve est venu », avait-il lancé, dès novembre 2002, aux chefs des Conseils populaires des camps de réfugiés de la bande de Gaza. Pour celui qui sera nommé, quatre mois plus tard, Premier ministre de l’Autorité palestinienne, en charge de négocier la reprise des négociations de paix avec Israël, avant de démissionner de son poste, le 6 septembre, après quelques semaines d’un difficile exercice d’équilibrisme, l’Intifada se résume « à la destruction totale de tout ce que nous avons accompli avant et après Oslo. Aujourd’hui, notre peuple vit en dessous du seuil de pauvreté. Il se sent perdu, souffre de famine et d’autres maux. […] Les investissements en provenance de l’étranger sont retournés d’où ils venaient. […] La question qui se pose est : « Pourquoi cet immense gâchis ? ». »
Ces propos, qui avaient alors choqué les extrémistes du Hamas et du Djihad, sont malheureusement corroborés par le bilan des pertes palestiniennes et par la dégradation de la situation en Cisjordanie et à Gaza. Ainsi, selon un décompte réalisé à la fin de juin, date de l’acceptation de la hudna (« cessez-le-feu ») par les factions palestiniennes, il y a eu, en Israël et dans les Territoires, depuis septembre 2000, 2 414 morts et 23 150 blessés côté palestinien, et respectivement 806 et 4 849 côté israélien. Avec un rapport de trois morts et cinq blessés palestiniens pour un mort et un blessé israéliens, sans oublier les 6 000 fedayine actuellement détenus dans les prisons israéliennes, l’Intifada a été particulièrement dévastatrice pour les premiers. À tel point que beaucoup ont choisi l’exil.
Selon une étude de la Banque mondiale réalisée fin 2002, entre 70 000 et 100 000 Palestiniens ont émigré depuis septembre 2000, principalement en Jordanie, aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite, mais aussi aux États-Unis, malgré les obstacles dressés à l’entrée des Arabes sur le territoire américain depuis le 11 septembre 2001. La Banque évalue les destructions des infrastructures palestiniennes durant la même période à 728 millions de dollars. Les pertes dues aux bouclages des Territoires par Tsahal sont estimées à 5,4 milliards de dollars. Les investissements publics et privés ont chuté de 90 %, et les échanges extérieurs de 50 %. Quant aux pertes des agriculteurs, elles s’élèvent à plus de 1 milliard de dollars.
Conséquences du recul de l’activité économique et de la rétention par Israël des recettes fiscales palestiniennes : les revenus de l’Autorité sont tombés de 91 millions de dollars par mois en 2000 à moins de 19 millions aujourd’hui, le niveau de vie des habitants s’est beaucoup détérioré, le taux de chômage avoisine 50 %, et le revenu mensuel moyen des foyers est tombé de 400 à 270 dollars.
Selon un rapport de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) rendu public le 16 septembre, la croissance de l’économie palestinienne enregistrée depuis 1988 a été annulée au cours des trois dernières années. Le PIB réel est tombé aujourd’hui au-dessous de son niveau de 1986. En 2002, le revenu national brut par habitant (qui tient compte des transferts de l’étranger) a baissé de 46 % par rapport à son niveau de 1999. Près des deux tiers de la population de Cisjordanie et de Gaza (2 millions d’âmes) vivent en dessous du seuil de pauvreté (2 dollars par jour). Par ailleurs, la part du secteur manufacturier dans l’économie est passée de 16 % en 1999 à 14 % en 2002, et celle du bâtiment a diminué de moitié. Le rapport parle de l’« effondrement de l’économie palestinienne » et de sa « dépendance forcée » à l’égard de l’économie israélienne engendrée par des dizaines d’années d’occupation. Ainsi 45 % de la valeur de chaque dollar produit en Cisjordanie et à Gaza aboutissent-ils dans l’escarcelle de l’État hébreu par le biais des importations. Résultat : ce sont les Israéliens qui profitent le plus des dons versés à l’Autorité palestinienne.
Le 2 juillet dernier, le chef d’état-major israélien Moshe Ya’alon déclare à des journalistes que la proclamation du cessez-le-feu et la fin de l’Intifada constituent « sans aucun doute une victoire pour Israël ». Un jugement fondé sur deux constats : durant le conflit, Israël a renforcé sa position de négociation en reprenant des territoires et en encourageant les colons à créer des avant-postes pour élargir leur emprise en Cisjordanie ; les Palestiniens sont, au contraire, en position de faiblesse pour négocier la création d’un État, devenue improbable. Moshe Ya’alon, souvent qualifié en privé d’idiot, en public d’arrogant, n’a pas manqué de faire grincer des dents… en Israël même. « Ces propos sont irresponsables. Nous sommes encore loin de la fin et de telles paroles peuvent nous compliquer la vie », ont rétorqué des proches du ministre de la Défense Shaul Mofaz, cités par le quotidien Ma’ariv. « La victoire contre l’Intifada ne sera proclamée que lorsque la paix sera instaurée sur la base du principe de deux États pour deux peuples », a expliqué, de son côté, le leader travailliste et ancien ministre des Affaires étrangères Shimon Pérès. « C’est une déclaration malheureuse, a renchéri l’écrivain Avraham B. Yehoshua. Nous sommes les voisins des Palestiniens et notre objectif n’est pas de les vaincre. Parler de victoire, c’est user d’une terminologie fondée sur la force. »
En fait, la majorité des Israéliens sent que l’Intifada a été très coûteuse pour Israël aussi. Indépendamment des attentats sanglants, qui font régner la terreur à l’intérieur même de la Ligne verte, les trois dernières années ont été les pires que l’État hébreu ait connues depuis sa création en 1948. Dans un rapport publié le 26 juin, la Banque centrale d’Israël évalue les pertes infligées par l’Intifada à l’économie israélienne entre 3 milliards et 3,6 milliards de dollars, soit l’équivalent de 3,8 % à 3,1 % du Produit intérieur brut (PIB), qui est passé de + 7,4 % en 2000 à – 0,9 % en 2001 et à – 1 % en 2002. Les prévisions pour 2003 ne sont guère rassurantes (- 0,8 %).
Outre la perte directe du PIB, le rapport parle aussi du recul considérable de l’épargne, de la hausse du chômage (11 % aujourd’hui, contre 8,8 % en 2000), de la baisse générale des investissements (- 11,5 % à – 14,4 % en 2002), de la chute des exportations de biens et services (- 11 % en 2001), de l’effondrement du tourisme (- 70 % en deux ans) et de la baisse du niveau de vie de la population (- 6 %). Le climat d’incertitude et la dégradation de l’image du pays ont provoqué, par ailleurs, une fuite des capitaux étrangers et un ralentissement du flux de l’immigration des juifs de la diaspora (- 28 % en 2001).
Pour l’année 2003, le déficit budgétaire prévisionnel israélien s’élève à 270 millions de dollars. Pour tenter de redresser la situation, le gouvernement d’Ariel Sharon a adopté, en juin, un plan d’austérité imposant des coupes drastiques de 2,3 milliards de dollars, qui provoqueront le licenciement de dizaines de milliers d’employés de la fonction publique et une réduction de 8 % à 10 % des traitements des fonctionnaires. Des coupes sont aussi prévues dans les budgets d’aide sociale au logement et des allocations familiales. L’aide financière supplémentaire de 9 milliards de dollars promise par les États-Unis permettra à Israël de surmonter cette passe difficile, mais il en faudrait sans doute beaucoup plus pour que la machine économique israélienne revienne à son dynamisme des années 1990-2000.
En réponse aux propos du chef d’état-major israélien sur la prétendue « victoire » israélienne, Mohamed Dahlan, patron de la sécurité palestinienne à Gaza, a déclaré, le 4 juillet, dans une interview au quotidien Yediot Aharonot : « Vous pensez que vous avez gagné, nous pensons que nous avons gagné. En fait, ni vous ni nous n’avons gagné. » Uri Avnery, dirigeant du mouvement israélien Gush Shalom (le Bloc de la paix), écrit, de son côté : « La vérité, c’est que les commandants de l’armée [israélienne] ont lamentablement échoué. Ils ont eu plein de petits succès, mais ils ne sont pas parvenus à réaliser leur principal objectif : briser la volonté du peuple palestinien. Pour chaque leader local « ciblé » et « liquidé », il s’en lève deux nouveaux. « L’infrastructure terroriste » n’a pas été détruite parce qu’il n’existe aucun moyen de la détruire. Elle ne se réduit pas à des arsenaux militaires ou à des leaders, mais se nourrit du soutien populaire et s’appuie sur un très grand nombre de jeunes prêts à risquer ou à donner leur vie. »
À en croire le leader pacifiste israélien, les Palestiniens n’ont pas perdu car, en dépit des morts et des destructions, « ils ont prouvé qu’on ne pouvait pas les forcer à se mettre à genoux », empêchant ainsi la cause palestinienne d’« être rayée de l’ordre du jour de la planète ». Tout en reconnaissant « le fait incontestable qu’après mille jours le David palestinien est toujours debout face au puissant Goliath israélien », Uri Avnery conclut cependant qu’en réalité « Israéliens et Palestiniens n’en peuvent plus ». Sont-ils pour autant prêts à déposer les armes et à dialoguer ? Rien n’est moins sûr.