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Elections

Présidentielle au Mali : ce que les 2 000 observateurs du Pool citoyen malien ont constaté

Début du dépouillement dans un bureau de vote à Bamako, dimanche 29 juillet. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Le Pool d’observation citoyenne du Mali (Pocim) a livré lundi les constatations des 2 000 observateurs déployés dans tout le pays lors du scrutin du premier tour de la présidentielle. Indisponibilité des cartes d’électeurs, bureaux fermés, problèmes sécuritaires… Ibrahima Sangho, chef de la mission, revient en détail sur leurs constatations.

Le Pool d’observation citoyenne du Mali (Pocim) a déployé plus de 2 000 observateurs, dimanche, lors du premier tour du scrutin présidentiel. C’est la plus grande mission d’observation. À titre de comparaison, la Mission d’observation de l’Union européenne dirigée par l’ex-ministre italienne Cécile Kyenge en avait déployé un peu plus d’une centaine.

Le Pocim regroupe l’Observatoire pour les élections et la bonne gouvernance au Mali (Observatoire), le Groupe Pivot/Droit et Citoyenneté de la Femme (GP/DCF), le Conseil National de la Jeunesse du Mali (CNJ), les Volontaires pour le Mali (VPM) et l’Association des Jeunes pour la Citoyenneté Active et la Démocratie (AJCAD-Mali). Ses agents ont couvert 10% des bureaux de vote sur l’ensemble des cercles du pays.

Outre les irrégularités et incidents notés à Bamako et dans le centre du pays, les observateurs du Pocim ont également attiré l’attention des autorités et des structures organisatrices de l’élection, tout au long de la journée de dimanche, dès qu’ils identifiaient des irrégularités. Au lendemain du vote, Ibrahima Sangho, chef de la mission, détaille à Jeune Afrique les incidents qui ont émaillé ce scrutin et les difficultés rencontrées par les observateurs sur le terrain.

Jeune Afrique : Comment le Pocim a-t-il travaillé pour collecter les informations, le jour du vote ?

Ibrahima Sangho : Nous avons mis en place un dispositif qui fonctionne avec trois chambres. Les observateurs sur place faisaient remonter les informations par SMS à la chambre technique, en se basant sur une grille codifiée.

Elles étaient ensuite remontées à la chambre d’analyse, qui regroupe les analystes politiques, les spécialistes sur les questions de genre et de handicap et les experts en matière électorale et juridique.

Cette chambre fournissait ensuite un rapport à la chambre politique, qui faisait des communiqués et intervenait directement auprès des différents acteurs organisateurs de l’élection, lorsque nous constations des irrégularités que ce soit par rapport aux ouvertures des bureaux de vote, au déroulement du scrutin, à la disponibilité des cartes d’électeurs ou encore lors du dépouillement.

Quelles sont les incidents et irrégularités que vos équipes ont constaté ?

Dans l’ensemble, sur les bureaux de vote couverts par le Pocim, les opérations de vote se sont déroulées de manière satisfaisante. Mais à Bamako, surtout, nous avons constaté que contrairement à ce que dit la loi, les cartes d’électeurs n’étaient pas disponibles dans l’ensemble des bureaux pour ceux qui n’ont pas pu les retirer plus tôt. Et parfois, même si elles étaient disponibles dans les bureaux de vote, on refusait de les donner aux électeurs.

Cela aurait pu être interprété comme une tentative de fraude, l’opposition ayant d’ailleurs attiré l’attention sur l’existence du « fichier électoral parallèle ». Pour elle, s’il y a un fichier parallèle, il faut des cartes pour faire voter ces personnes. Nous avons fait un communiqué hier [dimanche] dans la journée pour alerter sur ce risque. Dans l’après-midi, nous avons pu constater que, suite à cette alerte, les cartes d’électeurs étaient finalement disponibles dans les bureaux de vote que nos observateurs ont pu visiter.

DR / MINUSMA/Harandane Dicko

Les jihadistes ont affirmé qu’après le départ des l’armée, ils allaient « régler leur compte » à ceux qui iraient voter

Plusieurs attaques de bureaux de vote ont été répertoriées. D’autres n’ont pas ouvert. Quel bilan tirez-vous, de votre côté ? 

En ce qui concerne le Centre et le Nord, le problème sécuritaire persiste. Dans la zone de Mopti, plus précisément dans l’arrondissement de Fatoma, qui est le village d’origine d’Amadou Koufa, un chef jihadiste du Centre, consigne avait été donnée pour empêcher les populations de voter. Les jihadistes ont fait passer un message, affirmant qu’après le départ des l’armée et des forces de sécurité venues sécuriser le scrutin, ils allaient « régler leur compte » à tous ceux qui iraient voter. Les gens ne sont donc pas sortis pour voter.

Et là où les populations étaient déterminées à voter, il y a eu des attaques jihadistes. Ils ont détruit du matériel et des cartes d’électeurs. Cela pose le problème de la participation des citoyens au second tour. Nous pensons qu’il est nécessaire que, dans la perspective d’un second tour le 12 août, le Ministère de l’Administration Territoriale (MATD) saisisse la Cour constitutionnelle, afin qu’elle prenne un arrêt qui autorise à voter avec la carte Nina [Numéro d’ identification nationale, ndlr] pour ceux qui n’ont plus de carte d’électeur.

Au total nous avons relevé le plus d’incidents à Bamako (1104) et le moins à Kidal (57). Et lorsque l’on analyse l’annonce du gouvernement, qui affirme que le scrutin n’a pas pu se tenir dans 716 bureaux de vote, on se rend compte que c’est principalement là où nous n’avons déjà pas pu tenir les élections en 2016. Il faut en tirer les conséquences.

Enfin, nous avons observé une grande réduction de la vitesse de la connexion internet au début de la compilation des résultats. Pour nous cela constitue une atteinte à la liberté d’expression.


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Dans le Centre également, si la ville de Diafarabé a pu voter, les bureaux n’ont pas ouvert dans les villages à majorité peule des alentours, considérés comme des lieux abritant des jihadistes. Vos observateurs ont-ils également fait ce constat sur le terrain ?

C’est surtout une question d’insécurité. Diafarabé est une zone dozo, mais il y a de nombreux peuls. Effectivement à Diafarabé-ville les gens ont pu voter. Mais cela n’a pas été le cas dans toutes les petites communes aux alentours. À Youwarou, par exemple, les gens ont pu voter, mais les jihadistes sont venus tout saccager. Dans le centre de Nioro, dans la région de Ségou, plusieurs communes ont été attaquées également. Les membres des bureaux de vote ont fui et le matériel de vote et les cartes d’électeurs ont été détruits.

Selon vos propres estimations quel est le taux de participation ?

Le taux de participation est très faible. Nous l’estimons à 37% sur la base des informations de nos observateurs. Pour ce qui est des tendances, nous les avons, mais nous ne pouvons pas les communiquer avant les autorités habilités (MATD).

Les incidents et irrégularités que vous avez constatés peuvent-ils, selon vous, remettre en cause la crédibilité du scrutin ? Faut-il s’attendre à des contestations au lendemain des résultats ?

Nos observateurs nous ont rapporté beaucoup d’incidents. Au-delà des incidents liés à la sécurité, il y avait des problèmes d’organisation. Certaines personnes avaient par exemple leurs noms sur les listes électorales, mais n’avaient pas de carte d’électeur. Il y a beaucoup d’insuffisances de nature à entacher le scrutin. Le fait, également, de modifier la loi électorale à trois mois de l’élection et de ne pas la vulgariser en bambara afin que tout le monde puisse se l’approprier est une insuffisance.

Mais nous ne voulons pas juger le scrutin. Nous préférons nous en tenir à nos constations et pointer les défis qu’il faut relever. Dans nos recommandations, nous faisons des suggestions pour l’organisation d’un second tour, mais aussi pour les autres élections à venir. Nous voulons notamment plus de dialogue entre les acteurs politique et que la société civile soit associée aux prises de décision.

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