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SotiguiKouyaté : « Tierno Bokar, c’est moi »

Interprète principal de la pièce tirée du livre d'Hampâté Bâ, jouée actuellement à Paris, le comédien s'identifie totalement au fameux « sage de Bandiagara ». Il revient ici sur son parcours et dévoile ses projets.

Sotigui Kouyaté reçoit dans son appartement parisien, calé au fond d’un fauteuil, entouré de piles de documents. « Esther est en voyage, s’excuse-t-il, c’est elle qui, avec son sens très suisse de l’ordre, tient cette maison. » Son épouse revient dans quelques heures, et le comédien remercie pour la quatrième fois une amie qui se propose d’aller l’accueillir à l’aéroport. Il est ainsi Sotigui : affable et chaleureux jusqu’à la démesure.
Un peu fatigué par de légers troubles respiratoires, l’homme de 68 ans reste allongé toute la journée et « renaît » sur la scène, métamorphosé le soir venu. Le rituel est immuable : arrivé deux heures en avance, il partage une boisson chaude avec ses invités au café du théâtre avant de se retirer dans sa loge. Après, il est Tierno Bokar. Bouleversante fusion entre le comédien et son personnage. Ce qui se passe sur la scène relève d’une troublante alchimie. Les intimes de Sotigui Kouyaté le disent attaché aux mêmes valeurs de tolérance et d’amour d’autrui que le « sage de Bandiagara ». La pensée de Bokar a été retracée par son disciple, le Malien Amadou Hampâté Bâ (1900-1991) dans Vie et enseignement de Tierno Bokar, livre dont Peter Brook a tiré le spectacle. Avec légèreté et humour, sans rien céder sur le fond, cette pièce feuillette « le grand livre de la nature, des hommes et de la vie » et nourrit une interrogation très actuelle sur la religion.
Arrivé en France en 1984 sur invitation de Peter Brook, Sotigui Kouyaté s’illustre en travaillant pour le metteur en scène britannique et joue dans des films africains et français. Après le théâtre des Bouffes du Nord à Paris jusqu’au 15 janvier 2005, Tierno Bokar sera en tournée pour six mois en Europe et aux États-Unis.

Jeune Afrique/L’intelligent : Que représente pour vous Tierno Bokar ?
Sotigui Kouyaté : Dans l’oeuvre d’Amadou Hampâté Bâ, Tierno Bokar représente la sagesse africaine. Avant l’école occidentale, l’éducation des enfants se faisait à travers une initiation en plusieurs étapes. Ce à quoi est soumis Tierno Bokar, avec, au coeur de son apprentissage, la tolérance.
Les religions sont devenues des armes de lutte politique et de conquête du pouvoir. Tierno Bokar rappelle qu’elles doivent plutôt stimuler l’amour entre les hommes. Ceux qui persécutent, dit-il, sont plus dignes de pitié et de prières que de condamnation car ils sont ignorants. Jouer Tierno Bokar a été une souffrance physique et psychologique, mais qui en valait la peine. Et ceux qui pensent que j’y joue ma propre vie ne se trompent pas beaucoup. Malgré mon âge, j’ai dû mémoriser plus d’un millier de pages de textes. Et en ce moment, en dépit de ma santé instable, quand je monte sur les planches le soir, je suis porté par la grâce de cette oeuvre. Le théâtre, c’est ma vie.
J.A.I. : Le théâtre rend-il cette oeuvre plus accessible ?
S.K. : Sa force et sa sagesse sont telles que j’essaie d’effacer le comédien pour laisser la place à l’homme. L’art ne doit être là que de manière subtile.
J.A.I. : À quoi renvoie pour vous l’idée de rencontre ?
S.K. : Quand j’ai adapté des classiques comme Antigone ou OEdipe avec des comédiens africains, certains journaux ont titré « L’Antigone noire » ou « Antigone visitée par l’Afrique ». Ce à quoi je répondais qu’il y a simplement une Antigone. Outre ma volonté de montrer que nous étions aussi accessibles que les autres à ces oeuvres de l’humanité, c’est cette idée de rencontre qui était pour moi essentielle.
Montrer Victor Hugo à un public français, pour moi, ce n’est pas cela l’échange. Je n’ai pas vu un metteur en scène français monter ici des pièces africaines sur de grandes scènes. Ceux qui s’y essaient sont confinés dans des salles confidentielles ou de petits festivals. Je trouve cela frustrant. Voilà pourquoi je peux annoncer que cette pièce sera la dernière que je jouerai comme comédien sur la scène des Bouffes du Nord. Je vais désormais me consacrer à mon continent et à mes frères.
J.A.I. : Les pièces africaines font pâle figure et sont très peu diffusées. Qu’avez-vous fait pour que les choses changent ?
S.K. : Il fallait que je me révèle à moi-même. Avant, je n’étais rien du tout et la reconnaissance a pris du temps. Il y a encore cinq ans, je devais lutter durement pour financer mes propres oeuvres. Aujourd’hui qu’on m’accorde une certaine crédibilité, je peux agir. Si je n’arrête pas avec les Bouffes du Nord, je n’y arriverai pas. Avec Brook, nous sommes toujours partis pour un an ou dix-huit mois, ce qui m’éloigne de nos problèmes. Par exemple, je ne connaissais pas ce que faisait Nocky Ndjedanoum avec Festafrica à Lille. Il faut soutenir une telle démarche. L’Afrique est très mal promue donc très mal connue. Ce combat, je l’ai mené jusqu’ici timidement. Je ferai désormais tout mon possible pour contribuer à sortir l’Afrique de la méconnaissance.
J.A.I. : Vos parents viennent de Guinée, vous êtes né au Mali, vous êtes burkinabè d’adoption. Quel passeport portez-vous ?
S.K. : Mon père est né à Kita, au Mali, mais ses parents venaient de Guinée. Avec ma mère, malienne, ils ont vécu au Mali avant de s’installer au Burkina. J’ai vu le jour à Bamako par la volonté de mes parents, mais je suis aussitôt revenu au Burkina où j’ai grandi. Aujourd’hui, je possède trois passeports : burkinabè, malien et suisse, car mon épouse est originaire de ce pays. Mes enfants ont cette triple nationalité.
J.A.I. : Cela ne gêne-t-il pas le griot défenseur des valeurs ancestrales de posséder un passeport européen ?
S.K. : Non, un griot ne connaît pas les frontières. J’aurais pu avoir aussi un passeport français. Il me suffisait de demander ma « réintégration », car je suis né français et l’original de mon acte de naissance est à Nantes.
J.A.I. : Vos enfants vous suivent-ils dans la défense des valeurs ancestrales de l’Afrique ?
S.K. : Si je vous présente l’aîné des deux derniers vivant avec moi, vous comprendrez. Mabo a 15 ans et s’est déjà rendu dix fois en Afrique. Il sait qui il est et d’où il vient. J’ai au total dix enfants et leur éducation a été rigoureuse. Je plains d’ailleurs tous ces couples mixtes dont les enfants n’ont aucun sens de nos valeurs.
J.A.I. : Avez-vous déjà eu le sentiment d’être juste le « bon nègre » ?
S.K. : Je n’ai aucun mal à être nègre. Peut-être suis-je un privilégié, mais je ne récolte généralement que ce que je sème. En vingt ans chez Brook, on ne peut pas me reprocher un seul retard, et la correction vous met en position de force. Pour Tierno Bokar, j’ai imposé mon cachet car je peux me le permettre aujourd’hui. Quand l’arbre est malade, ses fruits ne peuvent pas être bons. Ma fierté, je l’ai gardée intacte. Sans écraser personne, je ne me rabaisse jamais non plus.
J.A.I. : C’est quoi un bon comédien ?
S.K. : Je préfère dire un comédien juste. Pour parler comme Brook, il y a d’abord des gens qui ne sont pas faits pour être comédiens. Quoi qu’ils fassent, ils seront toujours mauvais. Ensuite viennent ceux qui ont un don intuitif mais manquent de technique pour gérer leur talent. Arrivent hélas ! ceux qu’on appelle les « professionnels ». Ils jouent à force d’habitude sur des artifices pour séduire le public. Enfin, il y a ceux qui ont un don et arrivent à le mettre en relation avec leur force intérieure pour produire un jeu « naturel » en apparence. En ce qui me concerne, je ne ferai jamais de théâtre qui n’ait l’être humain comme objet.
J.A.I. : L’art nourrit peu son homme en Afrique. Que dites-vous aux jeunes que vous rencontrez là-bas et qui vous demandent conseil ?
S.K. : Généralement, c’est pour savoir comment faire carrière en France. Je leur rappelle combien ce travail demande rigueur et intelligence mais aussi honnêteté et sincérité vis-à-vis de soi-même. Dans certaines philosophies africaines, mais aussi hindoues, il est dit qu’il faut agir sans penser aux fruits de l’action, ce qui veut dire avoir foi en soi et dans ce que l’on fait !
Incapable d’offrir la France à ces jeunes, j’ai promis de les aider à progresser à travers des stages de formation. J’ai aussi adapté Antigone où quatorze d’entre eux ont des rôles. Ils ont pu jouer en Afrique et en Occident.
J.A.I. : Pourquoi aimez-vous tant travailler avec Peter Brook ?
S.K. : Dans le théâtre, peu de compagnies occidentales mélangent Noirs et Blancs. Peter Brook est une exception. Sa compagnie était composée de vingt-cinq personnes de vingt-deux nationalités différentes. Nous avons tourné dans le monde entier avec le Mahabharata. Il a osé me faire jouer le duc de Milan, et les Anglais n’étaient pas choqués, tout shakespeariens qu’ils sont. Quand il m’accompagne chez mes parents, il se déchausse comme moi pour entrer et salue courbé suivant la coutume locale, malgré ses 76 ans. En m’accueillant dans son groupe, Brook m’a dit que « désormais [je faisais] partie de la famille ». Au lieu de dire groupe, ou troupe ou encore théâtre, il a choisi de parler de « famille ». Cette approche a eu une résonance particulière en moi.
J.A.I. : Vous vivez et travaillez en France. Quel problème d’identité cela vous pose-t-il ?
S.K. : Les Malinkés disent : « Au lieu de te perdre dans le regard de l’Autre, essaye de t’y retrouver. » L’extérieur ne peut remplacer l’intérieur, mais peut le renforcer. En regardant bien l’Autre, tu peux te voir dans l’encre de ses yeux ! Il y a quand même eu des moments où je me suis demandé ce que je faisais ici… Les choses vont bien pour moi, mais je ne peux me sentir heureux quand je vois mes frères souffrir.

Tierno Bokar, aux Bouffes du Nord, Paris 10e, du 26 octobre 2004 au 15 janvier 2005.

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