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Fela Anikulapo Kuti

Par - Francis Kpatindé
Mis à jour le 10 décembre 2003 à 00:00

Black President contre « pouvoir kaki ».

C’était avouons-le un musicien extraordinaire ! Mais, surtout, un empêcheur de tourner en rond, un redresseur de torts, bref, une grande gueule. Le torse nu, recroquevillé sur son saxo, dont il extirpait des mélopées jazzy, il brocardait les puissants et savait parler en pidgin aux petites gens. Du prix du riz et du gari, de la farine de manioc utilisée pour confectionner le plat local, de l’ebba, de la pénurie de carburant dans un pays pourtant membre de l’Opep. Fela Anikulapo Kuti savait mieux que quiconque peindre les murs politiques du Nigeria, dénoncer la répression, épingler les travers des ladies africaines et les avatars du mimétisme chez les jeunes. Il savait chanter l’unité africaine, célébrer les pères du panafricanisme, Kwame Nkrumah, George Padmore, W.E.B. Du Bois, Marcus Garvey, ainsi que Malcolm X, dont l’action et la pensée l’avaient particulièrement marqué.
Plus qu’un art, sa musique était un weapon. Une arme redoutable dont cet artiste efflanqué au visage peinturluré se servait à merveille contre le « pouvoir kaki » et les politiciens véreux. De John Aguiyi Ironsi, l’homme qui a ouvert la voie aux putschs militaires, à Sani Abacha, qui l’envoya, alors qu’il était déjà agonisant, en prison, Fela eut une pensée (et un couplet) pour chacun. L’une de ses cibles préférées, le général Olusegun Obasanjo, revenu depuis peu au pouvoir par les urnes, a été doublement servi. Dans « Army Arrangement » autrement dit la Combine militaire et dans « Odoo ». L’homme d’affaires Moshood Abiola, vainqueur présumé de la présidentielle de juin 1993 et ancien patron, à Lagos, de la compagnie de télécommunications américaine ITT, décédé en juillet 1998, ne fut évidemment pas épargné avec un titre de circonstance, « ITT » (International Thief Thief, voleur, voleur international).
Que retiendra-t-on, dans le siècle à venir, de ce virtuose du saxophone qui eut maille à partir avec tous les galonnés et (rares) civils qui se sont succédé à la tête du Nigeria ? L’artiste prolifique dont la discographie compte plus de cent albums, dont une soixantaine seulement sont disponibles à l’étranger ? L’activiste passionné, persifleur et volontiers sentencieux ? Ou ses innombrables frasques, la plus spectaculaire étant d’avoir épousé, le même jour, ses vingt-sept danseuses et choristes ?
Président autoproclamé de Kalakuta Republic, pays imaginaire implanté au cur de Lagos, Fela ne faisait pas dans la nuance.
Né le 15 octobre 1938 à Abéokuta, en pays yorouba, dans une famille bourgeoise, il a baigné très tôt dans la politique et dans l’agit-prop. Son père, le révérend Ransome-Kuti, dirigeait le syndicat des enseignants. Sa mère, Funmilayo, longtemps responsable de l’Union des femmes nigérianes, particulièrement influente au cours des années cinquante et soixante, fut défenestrée lors d’un assaut de l’armée contre Kalakuta Republic. L’un de ses frères, Beko Ransome Kuti, célèbre défenseur des droits de l’homme, fut plusieurs fois embastillé pour son activisme. Un autre, Olikoye, fut ministre du général Ibrahim Babangida (1985-1993). Au grand dam, bien entendu, de Fela.
Durant toute sa carrière, et sous les prétextes les plus farfelus, le « pape de l’afro-beat » avait souscrit un abonnement perpétuel avec les geôles de son pays, pour des séjours d’une durée variable. En 1973, il fut ainsi incarcéré parce qu’il « la ramenait trop ». Les années suivantes, pour « offense au chef de l’État » ou pour « détention ou consommation de stupéfiants ». En 1984, pour avoir omis de déclarer 1 600 malheureuses livres sterling à l’aéroport de Lagos, alors qu’il se rendait à Londres pour une série de concerts. Fela ressortait de prison plus virulent que jamais. « Ils me mettent au trou parce que je refuse de fermer ma gueule. Ils y auront gagné que, plus jamais, je ne la fermerai. » La maladie le sida et la mort ont finalement eu raison de lui, le 2 août 1997. Il avait 59 ans.