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Pierre Gaudibert

Le conservateur et critique d'art est décédé le 17 janvier à Paris.

Il ne faisait plus parler de lui depuis plusieurs années, la maladie dont il souffrait l’avait contraint à se retirer du monde et du milieu qu’il aimait le plus, celui de l’art contemporain. Pierre Gaudibert, conservateur de musée, critique d’art, écrivain et penseur, est mort le 17 janvier, à l’âge de 77 ans.
Il naît le 3 mars 1928 à Paris et, très tôt, manifeste sa force de caractère et son indépendance d’esprit en rompant avec sa famille, plutôt conventionnelle – son père est ingénieur général des armées – pour entreprendre des études d’histoire de l’art, qu’il finance grâce à des petits boulots. Proche des philosophes Louis Althusser, Gilles Deleuze et Félix Guattari, il se passionne pour la pédagogie et travaille d’abord dans l’enseignement. À l’aube des années 1960, il est animateur culturel dans le 15e arrondissement de Paris, où il s’intéresse au contrôle populaire de l’espace urbain et à l’intervention de l’habitant dans l’architecture. Son livre, L’Action culturelle, intégration et/ou subversion, paru en 1972, témoigne de ces premières recherches dans le domaine de l’éducation populaire. Il se révèle, aujourd’hui, d’une surprenante actualité.

Le monde de l’art et de la culture fascine Pierre Gaudibert et, diplôme en poche, il entre au Musée d’art moderne de la ville de Paris en 1966. Dès janvier de l’année suivante, il y crée une section contemporaine nommée ARC, Animation-Recherche-Confrontation. Son but : atteindre une nouvelle « classe moyenne » française. Il introduit donc au musée la musique, la poésie, les images, en fait un lieu vivant, festif et ouvert. Les uvres d’art sortent sur les trottoirs à la rencontre d’un nouveau public.
L’homme est un anticonformiste : il ne porte pas de cravate, milite dans une association tiers-mondiste et, surtout, se fait le chantre de la contestation. L’exposition de l’ARC en janvier 1969, intitulée « Salle rouge pour le Vietnam », où une vingtaine de peintres donnent leur sentiment sur la guerre, restera célèbre. Gaudibert s’intéresse au mouvement dit de la figuration narrative et présente, par exemple, la série des drapeaux ensanglantés de Gérard Fromanger intitulée Le Rouge, mais également à l’abstraction géométrique comme celle de Jean Dewasne, matérialisée par un tableau de 250 mètres de long intitulé La Longue Marche, en hommage à la révolution chinoise.
En 1972, il démissionne de l’ARC. De ces cinq ans d’expérimentation artistique il reste un nouveau modèle muséographique, encore utilisé de nos jours : le musée n’est plus un lieu austère de « culture triste » mais un centre d’information, en prise directe avec l’actualité et qui met en relation des visiteurs, des uvres et des artistes.

Gaudibert s’installe ensuite à Grenoble, où il crée le Magasin, un centre d’art contemporain qui s’intéressera beaucoup aux artistes maghrébins. Au cours des années 1980, il écrit plusieurs livres et se tourne vers un domaine encore inexploré, celui de l’art moderne africain. Il est nommé à la tête du Musée des arts africains et océaniens de Paris – aujourd’hui disparu – et, en 1991, publie un ouvrage qui est désormais une référence, L’Art africain contemporain (éditions Cercle d’art).
Cette année-là, il est consulté par l’association de promotion culturelle « Afrique en création » pour l’organisation d’une exposition sur la « Rencontre de deux mondes vue par les peintres d’Haïti ». Il y laisse son empreinte particulière, faite d’érudition et d’une extraordinaire vitalité, malgré les premières atteintes de la maladie. L’excentricité du personnage, qui se promène dans les administrations parisiennes torse nu sous un fin blazer de lin écru et de multiples colliers autour du cou, fait sourire, quand elle ne choque pas. La rumeur court qu’il se serait fait initier au vaudou au Bénin et serait désormais « piégé » par cette initiation au point de rester parfois assis, immobile et comme absent à lui-même, pendant des heures.
Florence Alexis, alors responsable du département des arts visuels chez Afrique en création, se souvient d’un homme « fasciné par l’Afrique traditionnelle et contemporaine, très attentif et toujours en éveil. Un précurseur iconoclaste, qui n’hésitait pas à sortir des sentiers battus. » Il est décédé quelques jours avant la réouverture du Musée d’art moderne de Paris et du Magasin, son centre d’art contemporain grenoblois, qui l’avaient, tous deux et à deux époques différentes, profondément passionné.

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