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Aimer au-delà des différences

Par - Neijma Hamdaoui
Mis à jour le 1 mars 2004 à 00:00

Les unions entre personnes de confessions différentes, rejetées par la population israélienne, sont illégales aux yeux de l’État hébreu. Les juifs, musulmans et chrétiens qui passent outre doivent surmonter de nombreux obstacles.

« Nous avons porté notre fille quatre heures dans nos bras sur des sentiers montagneux pour aller fêter l’Aïd à Naplouse », explique Neta Golan. Si cette jeune femme enceinte en est réduite à vivre de telles épreuves, c’est parce qu’elle est née juive israélienne et a épousé, en novembre 2001, le Palestinien Nizar Kamal. Le jeune couple vit depuis deux
mois à Ramallah car Neta ne supportait plus « ces soldats, ces explosions et ces bruits de bottes » qui habitaient ses nuits quand elle vivait à Naplouse avec la famille de Nizar. Cette ville a été déclarée par Israël « zone militaire fermée », qui en interdit l’accès à ses citoyens pour des raisons de sécurité. Ceux qui, comme Neta, veulent
absolument s’y rendre n’ont d’autre choix que la traversée clandestine par les montagnes. Ces deux-là, qui vivaient dans les Territoires occupés, sont une exception. Les couples mixtes sont rares en Terre sainte, qu’ils optent pour les territoires palestiniens ou Israël.
Rien ne prédestinait cette petite-fille de juifs allemands et polonais ayant fui l’Europe avant la Seconde Guerre mondiale et cet orphelin né en exil de parents réfugiés à se rencontrer. Issue d’une famille bourgeoise de sionistes de droite, la jeune femme découvre l’existence des Palestiniens à 15 ans au cours d’une conférence sur la Cisjordanie et Gaza dans son lycée. Dix ans plus tard, après un refuge au Canada pour éviter le service militaire et être revenue vivre à Jérusalem, Neta la militante croise Nizar en 1998, à Naplouse. Deux ans après ce coup de foudre, elle rejoint l’élu de son coeur dans le village arabe d’Al-Ram, près de Ramallah, où il travaille alors. En octobre 2001, alors que l’Intifada fait rage, les deux fiancés partent se marier en Italie « parce que c’était la seule possibilité de ne pas faire un mariage religieux. » En Terre sainte, le mariage est religieux ou n’est pas.
Combien sont-ils à oser vivre ainsi par-delà les frontières religieuses dans cette région à fleur de peau ? Un couple sur dix serait mixte en Israël. Or, sur les registres officiels, ces unions n’existent pas. Comme Israël ne reconnaît légalement que les mariages entre personnes dont la judéité a été validée par un tribunal rabbinique orthodoxe, des milliers de couples se retrouvent interdits de mariage. L’organisation Nouvelle Famille, fondée en 1999 par des spécialistes du droit matrimonial pour prodiguer des conseils aux immigrés, aux convertis et aux couples mixtes, a reçu 10 000 appels par an en moyenne depuis trois ans pour sa seule antenne de Tel-Aviv. Certains contournent l’obstacle en allant se marier sous des cieux plus hospitaliers. En 2001, près de 5 000 couples se sont unis à Chypre. Ce qui ne les légitime pas pour autant dans l’État hébreu. Cette illégalité est approuvée par les Israéliens, majoritairement hostiles aux unions mixtes, comme le révèle un sondage publié en septembre dernier par l’organisation Nouvelle Famille. Deux tiers des personnes interrogées sont opposées à ce qu’un de leurs enfants épouse un non-juif. Aimer relève souvent du chemin de croix en Terre sainte. Et pas seulement côté israélien. « Je n’ai plus aucun contact avec ma famille depuis que j’ai épousé Ofer », explique doucement Kairieh, en secouant la cascade de boucles brunes qui lui dégringole sur les épaules. Alors que la nuit tombe sur Jaffa, cette femme au visage à la fois volontaire et poupin, calée dans son grand fauteuil à fleurs, livre son histoire. Son crime aux yeux des siens ? Avoir épousé un juif alors qu’elle est musulmane palestinienne. « J’espère un jour que je les retrouverai », lance comme un appel cette jeune maman dont le fils ne connaît pas ses grands-parents maternels.
Ce procès pour haute trahison guette tous ceux dont les sentiments transgressent les frontières que d’autres se donnent tant de mal à ériger entre les peuples. Comment osent-ils déroger aux règles implicites qui font de la famille cette cellule sacrée censée pérenniser et renforcer chaque communauté dans ses habitudes, ses coutumes, ses certitudes ? Manifestement, ils dérangent. Particulièrement en Israël, car les juifs fondant une famille hors du judaïsme sont autant de procréateurs perdus pour la cause sioniste. La crainte des ultra-orthodoxes israéliens est que la « guerre démographique » ne tourne un jour au désavantage du peuple juif. En Israël, un citoyen sur cinq est un Arabe israélien (musulman ou chrétien). Le mariage mixte est le cauchemar de ces ultras, qui représentent 7 % de la population israélienne, et dont le voeu le plus cher est que les mères juives participent à l’effort de guerre en mettant au monde une armée toujours croissante de vaillants petits soldats. À tel point que le gouvernement est allé, selon le témoignage de l’une des intéressées, jusqu’à proposer de l’argent à celles qui vivaient avec un musulman ou un chrétien pour qu’elles quittent leur homme.
Si les conjoints juifs de couples mixtes se font peu de souci par rapport à ces basses manoeuvres, ils sont en revanche beaucoup plus inquiets sur les questions militaires. Tout citoyen israélien est considéré comme un réserviste mobilisable à tout moment. C’est ce qui est arrivé à Shaï, qui n’a pourtant pas le profil du bon petit soldat. « Comme communiste, je n’aurais jamais pensé atterrir en Israël, explique ce grand gaillard moustachu. Mais la vie en Iran est devenue si difficile pour moi que j’ai fui. » Un beau jour, sa route a croisé celle de la belle Najat, chrétienne palestinienne, pour ne plus la quitter. Aussi, lorsque l’armée israélienne l’envoie diriger des camps de détenus palestiniens dans les Territoires occupés, il traverse une « grave crise morale ». Dilemme qu’il résoudra en « coffrant plusieurs officiers israéliens qui avaient molesté des détenus ». Et les enfants ? Sont-ils assujettis au service militaire quand leur mère est juive ? Sont-ils admis dans les écoles juives quand elle ne l’est pas ? Les deux enfants de Shaï et Najat ont été inscrits dans une école de Haïfa sous nationalité israélienne, mais ils échapperont aux obligations militaires de leurs camarades grâce aux démarches de leurs parents. Le garçonnet qui joue dans leur jardin, circoncis (« par un ami musulman ») mais pas baptisé, en a tiré quelques maux de tête. « C’est quoi ma religion ? » a-t-il un jour demandé à sa mère en rentrant de l’école. « Tu n’en as pas car ma famille est chrétienne et celle de papa est juive, a-t-elle répondu. Tu choisiras la tienne quand tu seras grand. »
Esther, juive russe ayant émigré en Israël en 1972, et Nadi, ancien chauffeur de bus palestinien, se sont rencontrés en 1973 et règnent aujourd’hui sur une tribu nombreuse. « Jamais je ne servirai sous les drapeaux israéliens », se révolte par avance l’une de leurs brunes adolescentes aux yeux clairs. « Autant tirer sur mon père ! » Ce qui crée des tensions parmi les jeunes comme chez les parents. Tous ces couples, quelles que soient les combinaisons, disent en choeur que la communauté palestinienne est globalement plus accueillante. Les familles arabes acceptent parfois difficilement que leur fils, et plus encore leur fille, vive avec un juif. Mais les relations sociales seraient plus faciles et plus naturelles pour les couples mixtes immergés dans cette communauté. « En rejetant nos enfants, la société israélienne nous a finalement dicté notre manière de les élever, explique Haya Touma, veuve juive d’un Palestinien de Haïfa. Pour leur bien, nous avons décidé qu’il valait mieux les faire grandir dans la société arabe. » Les préjugés sont tenaces, même pour ces croisés du coeur. « Je suis passée hier devant une trentaine d’adolescents palestiniens et j’ai instinctivement serré plus fort mon bébé dans mes bras, explique Neta. Ma vie est un lent déconditionnement. Pendant plus de vingt ans, on m’a répété que les Palestiniens veulent nous tuer et, parfois, cette peur que l’on m’a inculquée remonte. » Mais à chaque fois, Neta prend le temps de respirer. Pour ces couples, vivre et aimer en Terre sainte est un acte de résistance quotidien. Et ils restent.