Politique économique

Zone de libre-échange continentale africaine : quels gagnants et quels perdants ?

Paul Kagamé, le président rwandais et l'actuel président de l'Union africaine, lors de la signature de l'accord instituant la Zone de libre-échange continentale africaine le 21 mars à Kigali. © Stringer/AP/SIPA

Dans un nouveau rapport, la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) analyse plusieurs scénarios de libéralisation du commerce entre les pays du continent. Elle dresse une première liste - inédite - des potentiels bénéficiaires de cette réforme et des pays les plus vulnérables.

Présenté cette semaine à Abuja, en marge de la 25e assemblée annuelle d’Afreximbank, le Rapport 2018 sur le commerce africain (Africa Trade Report) examine les « implications de la Zone de libre-échange continentale africaine ». Approuvé à Kigali en mars dernier, l’accord instaurant la Zlec vise l’élimination progressive des barrières douanières entre les pays du continent. Signé par 49 pays africains, dont l’Afrique du Sud début juillet, l’accord entrera en vigueur, lorsqu’il sera ratifié par 22 pays. Six – le Rwanda, le Kenya, le Ghana, le Niger, eSwatini (ex-Swaziland) et le Tchad – l’ont déjà fait.

Dans Africa Trade Report 2018, les équipes d’Afreximbank testent différentes hypothèses pour la libéralisation commerciale intra-africaine : l’élimination de toutes les barrières douanières, l’élimination des barrières tarifaires au commerce des seuls produits agricoles, l’élimination des barrières tarifaires et de toutes les barrières non tarifaires (différences de normes sur les produits, restrictions de distribution et d’approvisionnement, mesures de concurrence, procédures douanières…), l’élimination des barrières tarifaires et d’une partie des barrières non tarifaires.

Scénario profitable

Selon Afreximbank, le scénario le plus profitable pour le continent est celui d’une libéralisation de toutes les barrières, tarifaires comme non tarifaires, qui engendrerait à long terme, selon ses estimations, une hausse annuelle de + 3,15 % du PIB du continent, soit un « gain en bien-être » d’environ 18 milliards de dollars.

Le maintien d’une partie des restrictions non douanières réduirait les gains attendus à 10,44 milliards de dollars et une hausse annuelle de 1,9 % du PIB. Le maintien de toutes ces barrières non douanières réduirait encore plus drastiquement, à 3,6 milliards de dollars, soit 0,65 % du PIB, les bénéfices de la libéralisation commerciale. Une libéralisation n’affectant que les biens agricoles engendrerait les gains les plus faibles, à peine 0,12 % du PIB, soit  751 millions de dollars.

Une innovation majeure du rapport d’Afreximbank tient aux efforts réalisés pour quantifier les effets négatifs et positifs potentiels pour les différents pays africains, selon les différents scénarios de libéralisation.

Le Zimbabwe et la Guinée perdants dans tous les cas

« Notre analyse montre un gain net du commerce intra-africain dans le cadre de la Zlec, mais ces gains ne sont pas uniformément répartis sur le continent, en partie en raison des différences de PIB, des modèles de croissance et de l’efficacité de l’allocation des investissements et de l’épargne, ainsi que des réductions des volumes d’exportation dans certains secteurs », avertissent les auteurs de l’étude, qui appellent à « tenir compte des pertes pour les pays touchés, afin de parvenir à une croissance inclusive et d’élargir le soutien à la mise en œuvre de la ZLEC au fil du temps ».

L’étude d’Afreximbank met en évidence une importante hétérogénéité des gains attendus de la libéralisation commerciale continentale entre les pays africains. Le Nigeria, réticent à rejoindre le mouvement, s’en trouverait pourtant peu affecté – que ce soit positivement ou négativement : selon les scénarios étudiés, ses pertes ou ses gains sont estimés entre – 0,1 % et + 0,3 % du PIB. À l’autre bout de la chaîne, le Zimbabwe et la Guinée se retrouvent « perdants », quel que soit le scénario étudié, avec des réductions en « bien-être » allant de -5,65 % à -13,56 % du PIB pour le premier et de – 0,44 % à – 1,95 % du PIB pour le second.

Le plan de libéralisation recommandé par Afreximbank – libéralisation douanière et non-tarifaire – bénéficierait le plus, en termes de croissance du PIB (mais pas nécessairement en terme de valeur commerciale), au Togo, à la Zambie, au Kenya, à la Côte d’Ivoire, à la Namibie, au Rwanda, à l’Afrique du Sud, au Ghana et à l’Ouganda. Cette libéralisation complète affecterait particulièrement négativement le Bénin, avec une chute de – 7 % du PIB, tandis qu’une libéralisation plus modérée bénéficierait au pays (entre +0,18% et +3,19% du PIB).

Mécanismes de compensation

Pour comparer les différentes trajectoires présentées, il est important de tenir compte des différences de PIB entre ces pays : ainsi, la hausse de 2,33 % du PIB du Maroc anticipée dans ce scénario, représente près de 2,33 milliards de dollars (2 milliards d’euros), tandis que l’augmentation de 1,77 du PIB de l’Égypte représente près de 6 milliards de dollars. La hausse de 14,4 % du PIB attendue au Togo représente, quant à elle, 633,6 millions de dollars.

« Même pour les quelques pays qui n’enregistrent pas immédiatement des gains, les pertes sont marginales et limitées aux quatre premières années de mise en œuvre de la ZLEC », insistent toutefois les experts d’Afreximbank. Albert Muchanga, commissaire pour le commerce et l’industrie de l’Union africaine, qui s’est exprimé pendant l’assemblée générale, a insisté sur le besoin de préparer l’ouverture commerciale afin de mitiger ses effets négatifs.

Le responsable d’origine zambienne – dont le pays n’a toujours pas signé l’accord instituant la Zlec -, a toutefois rappelé que la question des mécanismes de compensation financière, pour les pays affectés, ne faisaient pas partie, pour l’instant, des sujets négociés par les pays membres de l’agrément.

Changement de l’environnement productif

Pour sa part, l’entrepreneur tunisien Bassem Loukil, patron du conglomérat familial éponyme, a estimé qu’en arriver aux questions de compensation signifiait, implicitement, l’échec de la Zlec : « En préalable à la libéralisation commerciale entre la Tunisie et l’Union européenne, cette dernière a accordé une enveloppe de 200 millions d’euros pour compenser l’impact sur l’industrie textile tunisienne, notamment. Au final, nous avons obtenu cette compensation, mais perdu 600 000 emplois dans ce secteur en cinq ans. S’il faut en venir à des mécanismes de compensation, c’est que nous aurons mal préparé nos pays à cette libéralisation. »

Une interprétation contestée par un banquier africain, qui note que l’industrie textile tunisienne a davantage été affectée par la fin, en 2005, de l’accord multifibre, qui protégeait les industries textiles de plusieurs pays africains de la concurrence chinoise notamment. « L’Union européenne a été plutôt généreuse, en accordant cette compensation financière à la Tunisie », assure notre interlocuteur.

Quant aux experts d’Afreximbank, ils estiment que les effets négatifs qu’ils décrivent dans leur rapport « seront atténués par un changement dans l’environnement productif », grâce à une « diversification des exportations dans les secteurs à valeur ajoutée non traditionnels, comme le textile et l’habillement, la fabrication légère, les aliments transformés ».

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